INCIDENTS ENTRE ALLEMANDS ET FRANÇAIS A NANCY
15 avril 1913.
Il s'est passé dans la soirée d'avant-hier dimanche à Nancy, entre Allemands de passage et habitants de la ville, un incident qui semblait ne présenter aucune importance. A notre grande surprise,. nous trouvons aujourd'hui dans presque tous les journaux allemands une version sensationnelle de cet incident, accompagnée de commentaires outrés. D'après nos confrères d'outre-Rhin, leurs compatriotes en question ont été l'objet de la part des Nancéens de traitements odieux, barbares, dont il convient d'exiger une prompte réparation. Comme, jusqu'à ce matin, aucun rapport officiel français n'est parvenu à Paris sur cet incicident d'apparence insignifiante, on ne peut naturellement pas encore démentir catégoriquement la version allemande. Toutefois, dès maintenant,il y a tout lieu de croire que les prétendues avanies infligées à des Allemands de passage dimanche à Nancy ont été démesurément grossies et que la presse pangermaniste, avec sa mauvaise foi coutumière, a saisi avidement cette occasion de donner carrière à ses sentiments haineux. Il est vraiment curieux que, sans attendre aucun éclaircissement, la presse conservatrice, agrarienne Gauvain. — T. V, 9
et chauvine de Berlin mette de prime abord tous les torts sur les Nancéens et dirige contre l'ensemble du peuple français des imputations diffamatoires. Il est plus curieux encore que le Lokal-Anzeiger, auquel le gouvernement allemand a reconnu naguère un caractère semi-officieux, chante sa partie dans ce concert d'injures. Nous ne savons si tous ces articles produisent outre-Rhin l'impression attendue de leurs auteurs. Mais ils ne réussiront à tromper ni l'opinion française, ni l'opinion européenne.
A propos du dernier discours de M. de Bethmann-Hollweg, la semaine dernière, nous avons eu l'occasion d'opposer à la recrudescence de chauvinisme français, alléguée par le chancelier, le chauvinisme organisé, scientifique, répandu méthodiquement dans toutes les couches de la population allemande. Celui qu'on nous reproche est tout de surface et ne reçoit aucun encouragement. Celui qui sévit chez nos voisins est entré dans les cerveaux de la jeune génération et les pouvoirs publics n'hésitent point à l'invoquer pour justifier, en certains cas, leur attitude ou leurs prétentions. En France, nous ne relevons point d'ordinaire les diverses manifestations du pangermanisme. En Allemagne, les innombrables correspondants des feuilles pangermanistes chez nous recueillent pieusement et transmettent immédiatement chez eux les moindres événements de nature à surexciter l 'amour-propre germanique. Les correspondants se croient presque tous des émanations de Bismarck, chargés de préparer le triomphe définitif de la politique bismarckienne.Ils apprécient sous cet aspect les événements petits et grands qui se passent autour d'eux. Un exemple tout récent donne la mesure de leur impartialité. Après l'atterrissement du Zeppelin-lV sur le champ de manœuvres de Lunéville, le Lokal-Anzeiger a publié, avec de grands titres, des nouvelles représentant la population
de Lunéville comme très hostile. Il a imprimé qu'on avait tiré sur le dirigeable, etc., etc. Pendant au moins deux jours ces mensonges sensationnels se sont étalés dans les colonnes de cet organe qui reçoit, de l'aveu du gouvernement, des communications officieuses assez régulières. Ori devine l'effet qu'ils ont pu produire sur les masses ; celles-ci ignoreni peut-être encore aujourd'hui la vérité, malgré les remerciements officiels et cordiaux du gouvernement allemand pour la correction de l'attitude de la population locale et les précieux services rendus par les autorités françaises à l'équipage du Zeppelin.
Il n'y a pas de Hetzblaetter et de Hetzereien qu'en France. Si certains journaux français se laissent aller de temps à autre à des imprudences de langage, aucun n'a organisé chez nous la propagation méthodique des contrevérités et de la provocation. Il suffît de vivre pendant quelque temps à l'étranger, dans des milieux où les colonies allemandes sont compactes, pour se rendre compte des effrayants progrès des idées pangermanistes. Il ne manque pas d'Allemands, intoxiqués de ce virus, qui sont portés à se conduire en France tomme chez eux et à se livrer naïvement à des incongruités. Il n'est pas étonnant qu'ils soient exposés à ressentir les effets de leurs imprudences. Tel est probablement le cas pour l'incident de Nancy. Les organes pangermanistes auront voulu prendre à ce sujet leur revanche de la mortification de la descente involontaire du Zeppelin à Lunéville.