ATTENTAT CONTRE LE ROI D'ESPAGNE
14 avril 1913.
Le roi d'Espagne vient d'être l'objet d'un nouvel attentat auquel il a heureusement échappé. La police avait été pré-
venue et notre correspondant de Madrid nous avait avertis^ qu'on redoutait un attentat contre Alphonse XIII au cours de la journée d'hier, à l'occasion de la présentation du drapeau aux recrues, cérémonie qui devait revêtir cette année un éclat exceptionnel en raison de la mise en vigueur du service obligatoire et de la présence de tabors marocains ► Malgré toutes les précautions prises, on ne put prévenir le crime. C'est au retour de la revue, dans une rue de Madrid, tout près de l'endroit 011 le maréchal Prim fut assassiné, qu'un anarchiste catalan tira trois coups de revolver sur le roi qui rentrait à cheval au palais. Grâce à sa présence d'esprit, Alphonse XIII fît dévier le premier coup qui atteignit seulement son cheval. L'intervention immédiate de la police empêcha l'assassin de consommer son dessein.
Depuis son avènement, Alphonse XIII n'a cessé d'être en butte aux attentats. Le jour même où il prêta serment, le 17 mai 1902, on découvrit un complot contre lui. Le 10 janvier 1903, il essuya un coup de feu en voiture. Le 23 janvier i904,on trouva une bombe dans les appartements du roi au Palais de Madrid. Le 6 avril 1904, un pétard fit explosion à Barcelone sous le portique d'une maison où allait passer Alphonse XIII, et l'on acquit la certitude que les anarchistes avaient conspiré pour tuer le souverain pendant sa visite dans la grande ville catalane. Tous les Français se rappellent encore l'attentat de la rue de Rohan, le i^r juin 1905, quand une bombe fut jetée sous la voiture où Alphonse XIII se trouvait avec le président Loubet. Le 31 mai 1906, le jour même du mariage d'Alphonse XIII avec la princesse Victoria de Battenberg, une bombe fut lancée contre la voiture du couple royal et seize personnes furent tuées. Depuis, plusieurs complots furent découverts et déjoués. Au moment où Alphonse XIII se préparait à
Tenir nous donner une nouvelle marque de sa précieuse sympathie en rendant visite au président Poincaré, la nouvelle d'un attentat contre ce souverain chevaleresque provoquera chez nous une émotion et une indignation particulièrement vives. L'insuccès de l'attentat stupide de Sancho Alègre sera accueilli dans toute la France avec une joie unanime.
SUSPENSION d'armes DEVANT TCHATALDJA. — PROJET d'arrangement BULGARO-ROUMAIN.
16 avril 1913.
La manifestation d'énergie des puissances médiatrices ■dans l'affaire monténégrine continue de produire d'heureux résultats. La suspension de fait des hostilités devant Scutari a été suivie à bref délai d'une suspension d'armes devant Tchataldja. Les alliés balkaniques ont acquis la •conviction que les grandes puissances étaient résolues à empêcher les développements anormaux d'une guerre arrivée aujourd'hui à son terme normal. Ils ont compris qu'on ne les laisserait point poursuivre certains résultats inconciliables avec le maintien de la paix générale et de l'équilibre européen. Et ils ne pouvaient point transgresser impunément les désirs formels des grandes puissances. En dehors de l'action matérielle qui eût certainement été employée sur le Bosphore, les puissances disposaient des armes financières. La France et l'Angleterre notamment étaient décidées à ne pas prêter leur concours financier aux États balkaniques qui eussent persisté dans des revendications injustifiées. Or, sans ce concours, les alliés ne pouvaient ni continuer la guerre, ni se réorganiser utilement
après la paix. La première, la Turquie avait compris et s'était inclinée sans réserves devant les conditions des puissances. Les autres belligérants devaient d'autant plus l'imiter que leur intérêt bien entendu le leur commandait. En effet, ils ont déjà obtenu des résultats qui dépassent de beaucoup ce qu'ils espéraient lors de Touverture des hostilités, et la continuation de la guerre risquait de compromettre ce qui était acquis. En exerçant sur les Balkaniques une amicale pression, la Triple-Entente leur a rendu un véritable service dont ils se rendront mieux compte plus tard, lorsque l'exaltation militaire sera tombée.
Avant-hier à midi, le général Savof et Izzet Pacha sont tombés d'accord à Tchataldja sur les conditions d'une suspension d'armes et leur accord a été approuvé par leurs gouvernements. Il ne s'agit point d'un véritable armistice ; il n'en sera signé qu'avec les préliminaires de paix. Il s'agit d'une simple suspension d'armes limitée dans le temps et dans l'espace et conclue sans échange de signatures.il est convenu d'arrêter les hostilités tout le long des lignes de Tchataldja pendant dix jours. L'arrangement ne vise point les autres parties du théâtre de la guerre. Il est renouvelable par tacite reconduction de dix jours en dix jours avec faculté de dénonciation après un préavis de quarante-huit heures. On va donc pouvoir, en dehors de toute préoccupation militaire et sans crainte de complications diplomatiques, continuer les négociations destinées à aboutir prochainement à la signature des préliminaires de paix. Il est permis d'espérer maintenant que les conditions des médiatrices vont être acceptées de tous les intéressés après un échange de vues de quelques jours. Le principal obstacle à l'accord se dressait à Scutari ; cet obstacle aplani, la voie était dégagée.
Les diplomates ont encore une autre raison de se réjouir.
et l'Europe avec eux. Le conflit bulgaro -roumain peut être considéré comme réglé. Grâce à l'apaisante entremise des ambassadeurs accrédités à Pétersbourg, la Bulgarie et la Roumanie, qui n'avaient pu s'entendre tant que leurs représentants étaient restés en tête-à-tête, ont fini par conclure la transaction qui s'imposait. La Roumanie a réduit ses prétentions et la Bulgarie s'est résignée à céder Silistrie. On ne connaît pas encore les détails de l'arrangement, car on ne veut les publier qu'avec les préliminaires de la paix balkanique. Le Cabinet de Sofia tient sans doute, et c'est bien légitime, à ce que le peuple bulgare n'apprenne point la cession d'une partie du territoire national, si petite soit-elle, avant de savoir ce qu'il acquiert aux dépens de la Turquie. L'important est que l'accord soit conclu et que la réconciliation entre deux pays voisins créés pour vivre en paix soit complète. Si, comme on l'assure, la Roumanie, a préféré Silistrie à une importante extension sur la côte de la mer Noire, nous croyons qu'elle a eu tort^ Malgré tous les arguments de chancellerie invoqués par la diplomatie roumaine, l'acquisition de Silistrie n'était qu'une question d'amour-propre. Elle ne procurera aucun avantage sérieux aux Roumains et peut leur réserver de grosses difficultés, tandis que l'annexion d'une bande côtière eût plus efficacement protégé la Dobroudja et favorisé la création d'un port à Mangalia. Mais dans les circonstances actuelles, ces considérations sont accessoires. Si Roumains et Bulgares sont satisfaits, tout est bien. Nous félicitons très chaleureusement les uns et les autres, auxquels nous vouons une cordiale amitié, de s'être enfin entendus dans une affaire exceptionnellement délicate et de renouer des relations de confiance qui ne devront plus être troublées.
l'enquête sur l'incident de NANCY
17 avril 1913.
L'enquête officielle sur les incidents de dimanche soir se poursuit à Nancy avec toute la diligence et l'impartialité désirables. Le gouvernement français l'a entreprise avec la volonté de faire une pleine lumière et l'on ne peut douter qu'il lui donne les sanctions qu'elle comporte. Il est le premier intéressé à sauvegarder le bon renom de la France. Si des négligences de surveillance se sont produites dans la capitale lorraine, si la police locale a été inférieure à son rôle dans cette grande ville frontière où sa vigilance ne doit pas être en défaut un seul instant, le Cabinet Barthou saura frapper comme il convient les fonctionnaires en faute. Loin de mettre notre amour-propre à couvrir des agents négligents, nous demandons que des mesures efficaces soient prises en vue d'assurer à Nancy, de nuit comme de jour, un service d'ordre présentant toutes les garanties requises aussi bien pour la protection des particuliers de toutes nationalités que pour la défense de la sûreté publique. Si une partie seulement des grossièretés que la presse allemande signale avec tant de véhémence a été réellement commise, cela prouverait que le fonctionnement de la police à Nancy est déplorable, et il serait urgent d'y remédier indépendamment des réclamations de qui que ce fût.
Encore faut-il pourtant que les faits soient bien établis avant que l'on porte un jugement sur l'incident lui-même. Ce que nous avons reproché et reprochons encore à la plupart de nos confrères allemands, c'est d'avoir accepté sans contrôle la première version transmise par une agence télégraphique, de l'avoir même amplifiée et d'en avoir immé-
diatement tiré des conclusions générales outrageantes. Avec de pare.ils procédés, on crée en Europe un état d'énervement et d'effervescence extrêmement dangereux. Quand un gouvernement, au lieu de donner l'exemple du sangfroid et d'apaiser l'opinion, semble prendre parti avant tout contrôle contradictoire, comme il semble que cela ait été le cas avant-hier au Reichstag, cela rend singulièrement difficile la tâche de l'autre gouvernement intéressé. En pareil cas les usages internationaux veulent que le ministre interrogé promette seulement de procéder à une enquête et se garde de rien préjuger, surtout quand il ne sait rien encore que par les journaux, comme M. de Jagow avant-hier. -En Allemagne on se plaît à incriminer la légèreté française. Mais, en cette affaire, si des individus se sont conduits grossièrement chez nous, comme cela peut arriver dans n'importe quel pays, ce n'est pas notre gouvernement qu'on peut accuser de légèreté.
La Gazette de Cologne, qui a cru devoir à ce propos reprendre le ton de son article récent sur le « Trouble-paix », reproche aux Débats de se rendre complices des brutalités de Nancy en cherchant à les excuser. Notre confrère rhénan nous aura mal lus. Nous n'avons pas écrit une ligne pour excuser les faits et nous n'écrirons pas un mot en faveur des coupables, si coupables il y a. Bien au contraire, si l'enquête révèle des fautes à la charge de Français, nous désirons une sanction sévère. Si la Gazette de Cologne nous lisait avec plus d'attention, elle constaterait que, sans attendre ses observations, nous avons critiqué sans ménagements le faux patriotisme exploité par des industriels de tout genre. A plus forte raison déplorerions-nous tout fait de nature à ternir notre réputation de politesse et de courtoisie. Mais la Gazette de Cologne ne se rend-elle point ellemême complice de chauvinisme aigu en condamnant les
gens avant enquête et en englobant toute la France dans la réprobation que mériteraient quelques étudiants pris de boisson et des noctambules de bas étage ? Les étudiants allemands sont-ils eux-mêmes si corrects et ne se livrent-ils jamais dans les villes universitaires à de bruyants scandales sous les yeux de la police ? Ne sont-ils point prompts à s'enflammer ? Tranforme-t-on leurs incartades en affaires d'Etat ? Dénonce-t-on leurs rixes avec des étudiants étrangers à l'indignation du monde civilisé ?
La Gazette de Cologne et ses confrères oublient autre chose. Ses rédacteurs n'ont ni yeux pour voir ni oreilles pour entendre s'ils ne se sont point encore aperçus des avanies réservées sur les bords du Rhin mêmes aux personnes parlant français. En Alsace-Lorraine, par exemple, il ne se passe pas de jour sans que des personnes parlant français entre elles soient interpellées par d'autres personnes qui leur disent : « Nous sommes ici en Allemagne ; on y parle en allemand. » Si les Français manifestaient les mêmes susceptibilités à Nancy ou dans les autres parties de la France, les incidents surgiraient à toute heure du jour et de la nuit. La Gazette de Cologne affecte aussi d'ignorer les rapports parfois intimer du gouvernement impérial avec les pangermanistes. Qu'est notre « chauvinisme » en comparaison de l'influence politique de VAlldeutsche Verhand et des Alldeutsche Blaetter ? Que la Gazette de Cologne veuille bien se rappeler ce qui s'est passé en 191 1, au moment du conflit marocain, entre le président de la Ligue pangermaniste et l'Office impérial des affaires étrangères. Dans son dernier numéro, la Revue de Paris publie sur « Guillaume et les pangermanistes » un article de M. Paul- Albert Helmer où sont exposés chronologiquement les rapports entre ces deux puissances. Les Français et tous les autres amis de la paix trouveront là plus de sujets de pré-
occupation que les Allemands n'en pourront découvrir dans l'incident de Nancy.