CLOTURE DE L INCIDENT DE NANCY. — LA MAISON KRUPP ET NAPOLÉON III
20 avril 1913.
Clos politiquement du côté français par les sanctions administratives appliquées aux agents dont la responsabilité était engagée, l'incident de Nancy est clos aussi du côté allemand par une déclaration faite hier par M. de Schœn au nom de son gouvernement. Naturellement, il reste aux parties lésées la faculté de poursuivre par toutes voies de droit la réparation du préjudice qui a pu leur être causé. Mais, dans cet ordre d'idées, l'affaire ne relève plus des gouvernements ; elle est de la compétence exclusive des autorités judiciaires eu contentieuses. Pour les Cabinets de Paris et de Berlin, elle n'existe plus. Hier matin, M. de Schœn est bien venu apporter à M. Pichon le résultat de l'enquête allemande, mais M. Pichon s'est borné à en prendre acte en se référant purement et simplement aux sanctions édictées la veille. Comme le gouvernement allemand a informé dans le courant de la soirée le gouvernement français que l'incident était clos au point de vue politique, le rapport sur l'enquête allemande n'a plus à être pris en considération par le gouvernement français ; ce n'est plus qu'une pièce à mettre dans un dossier judiciaire.
Le gouvernement allemand a pris en l'occurrence la seule décision possible. Comme nous le donnions à entendre
hier, il s'est bien gardé d'écouter les journaux pangermanistes qui l'invitaient à réclamer des excuses ou l'expression de regrets. Cette demande eût été certainement repoussée et l'incident se fût transformé en un conflit où l'Allemagne se fût trouvée en mauvaise posture. Mais, jusque dans l'aprèsmidi d'hier, on pouvait craindre que le Cabinet de Berlin hésitât entre la solution franche qu'il a heureusement adoptée et une solution bâtarde consistant dans une sorte de coUationnement des rapports sur les deux enquêtes et un examen contradictoire ou bilatéral des sanctions à prendre. A n'en pas douter, cette solution avait toutes les préférences des bureaux de la Wilhelmstrasse. Ces Messieurs des bureaux désiraient un règlement diplomatique au cours duquel ils auraient eu l'occasion d'exhumer et de développer divers griefs et de nous demander sous une forme détournée, à titre de satisfaction ou d'expression de bonne volonté à l'égard de l'Allemagne, des facilités économiques ou financières. Le langage de journaux aussi bien accrédités près de la Wilhelmstrasse que la Gazette de Cologne et le Lokal-Anzeiger est édifiant à ce sujet. Hier encore, dans son édition de midi, la Gazette de Cologne affirmait sa conviction que le gouvernement français exprimerait des regrets. A la même heure, le Lokal-Anzeiger parlait de questions de détail restant à régler. On peut en conclure, sans crainte de se tromper, que les bureaux de la Wilhelmstrasse souhaitaient ardemment que l'incident restât ouvert. L'esprit de décision du Cabinet Barthou a déjoué ces calculs.
La presse pangermaniste n'est point contente. Dans son évidente déception, elle ne sait s'il vaut mieux proclamer la capitulation du gouvernement français ou dénoncer à l'indignation publique l'insignifiance dérisoire de la satisfaction reçue. Venant de pareils organes, ces appréciations
partiales ne surprendront personne. Leur mauvaise foi est de règle. Il n'en convient pas moins de noter cette attitude haineuse en la rapprochant des révélations apportées hier et avant-hier au Reichstag par M. Liebknecht sur les relations de la presse pangermaniste avec la maison ICrupp. A dire le vrai, ce ne sont pas des révélations pour tout le monde. Nous avons déjà eu l'occasion de qualifier de « métallurgistes » les journaux allemands en question. Depuis quelques années, plusieurs des organes les plus répandus d'outre-Rhin sont tombés sous le « contrôle » de grandes maisons industrielles. En vue de l'accroissement des armements ou de l'obtention de concessions minières hors d'Allemagne, ils ont mené des campagnes chauvines furibondes. Pendant toutes les phases de la crise marocaine, ils ont puissamment contribué à aigrir les sentiments et à brouiller les rapports entre la France et l'Allemagne. M. Liebknecht n'a guère fait que dévoiler au grand public ce que savaient beaucoup de gens. Le scandale a fort déplu au ministre de la guerre et au gouvernement. Aussi, contrairement à l'habitude, les grands journaux, la Gazette de Cologne par exemple, donnent-ils ce matin un résumé très succinct de la séance du Reichstag en s 'abstenant soigneusement de reproduire les passages les plus curieux. En Allemagne, la maison Krupp est une puissance, une sorte de divinité nationale ; c'est presque un crime de lèse-majesté que d'y toucher. Le général de Heeringen était visiblement gêné pour répondre. Le culte germanique pour l'idole d'Essen sera sans doute refroidi lorsque les fidèles auront appris de la bouche de M. Liebknecht qu'en 1868 le chef de la maison Krupp sollicita de Napoléon III ^ dans les termes les plus pressants, des commandes de canons, de ces mêmes canons qui servirent en 1 870-1 871. Les Français, il est vrai, n'apprendront pas avec moins de
tristesse que Napoléon III répondit à Krupp « qu'il désirait vivement le succès et l'extension d'une industrie destinée à rendre des services à l'humanité. » M. Liebknecht a pu •dire que, dans l'auréole qui entourait la maison Krupp, il faudrait faire entrer le portrait de Napoléon III. Tous les lecteurs de la collection sur les Origines diplomatiques de la guerre de 1870 se rappelleront à ce propos que Napoléon III fut un ardent promoteur de la création du canal de Kiel. Si cet étrange souverain avait appliqué à la France l'intérêt particulier qu'il portait aux choses de l'Allemagne, nous n'en serions pas aujourd'hui à discuter sur des incidents ■comme celui de Nancy.