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LA PRISE DU SCUTARI

23 avril 1913.

/ L'événement que nous faisions pressentir hier s'est produit : les Monténégrins sont entrés à Scutari. Aucun détail authentique ne nous est encore parvenu à ce sujet. On ne sait si la place a été prise d'assaut ou si elle s'est rendue. On savait seulement que le gouvernement austro-hongrois, particulièrement bien informé de ce qui se passait au Monténégro et dans le nord de l'Albanie, se montrait très inquiet, et que le roi Nicolas, très irrité contre les grandes puissances, méditait un assaut décisif contre les positions de Taraboch. Vendredi dernier, un Conseil de guerre tenu au quartier général monténégrin avait résolu une attaque générale. Aussitôt, des dispositions avaient été prises * des barques avaient transporté, à travers le lac de Scutari, du camp de Vrana au village de Skjak, six ou sept bataillons destinés à rejoindre à Oblika et Murican les troupes du général Martinbvitch. Celui-ci avait même invité les journalistes italiens présents à son camp à issister aux opéra-

tions projetées pour le lendemain et le surlendemain. L'armée monténégrine de siège comprenait environ 27.000 hommes. Il semble qu'elle ait cherché à tremper l'ennemi par une diversion du côté de Bardanjolt et qu'elle ait ensuite dirigé son principal effort sur Taraboch. On ignore quelle attitude ont observée les troupes serbes. D'après certains renseignements, celles qui étaient à Saint- Jean de Médua et à Alessio se préparaient à se rembarquer ; d'autre part, d'après les dépêches reçues par les journaux austro-hongrois, plusieurs régiments serbes se trouvaient encore sur leurs positions de combat. Mais ce dernier fait ne prouve rien car, après la démonstration navale de l'escadre internationale, les troupes serbes envoyées pour participer au s'ège avaient toutes reçu de Belgrade l'ordre formel de s'abstenir de prendre part à toute action agressive.

Quelles que soient les circonstances dans lesquelles elle est survenue, la chute de Scutari rejette l'Europe dans une phase critique. Tout le monde se demande ce que va faire l 'Autriche-Hongrie. Les grandes puissances se sont engagées envers elle à laisser Scutari à l'Albanie. Dans un communiqué retentissant, le Cabinet de Péter sbourg a reconnu et justifié cet engagement. Il est impossible aujourd'hui de se dégager de promesses aussi solennelles ; en cherchant à les éluder, on se mettrait gravement dans son tort et l'on assumerait de redoutables responsabilités. La situation ne serait point périlleuse si l'on avait de sérieuses raisons de croire que, lors de la signature de la paix, le roi Nicolas évacuerait la place conquise de même que les Serbes évacueront les ports de l'Adriatique et que la Grèce se retirera des territoires dont la possession ne lui sera point reconnue. Malheureusement tel n'est pas le cas. Depuis le commencement de la guerre, Nicolas pr n'a cessé de déclarer qu'il

voulait prendre Scutari pour capitale et qu'il ne l'abandonnerait jamais. Il n'est donc pas permis de fonder un solide espoir sur sa résignation volontaire. Il reste à envisager les autres moyens de persuasion.

Les puissances s'étaient, paraît-il, déjà préoccupées de l'emploi éventuel de mesures de coercition. On a même annoncé qu'elles avaient menacé de faire occuper Antivari, Dulcigno et Saint- Jean de Médua si le siège de Scutari n'était point levé dans un certain délai. A plus forte raison faudrait-il exécuter ces mesures si la place est tombée au pouvoir des Monténégrins. Et l'on devrait alors procéder avec une rapidité qui prévienne toute initiative isolée. Dans des conjonctures aussi graves, on ne saurait recourir à des atermoiements, à des échappatoires sans risquer de tout compromettre. La conférence de Londres va certainement délibérer aujourd'hui sur la question. Elle a montré jusqu'ici assez d'esprit politique pour qu'on soit en droit d'espérer qu'elle prendra des décisions appropriées aux circonstances. Cela fait, il faudra s'y conformer immédia- . tement, sans autire délibération. Tout retard dans l'exécution de mesures approuvées à l'unanimité des membres de la conférence pourrait être fatal. Pour apprécier dans toute son étendue le danger d'une fausse manœuvre, il importe de se souvenir que le parti militaire autrichien ou, si l'on préfère, les partisans de la manière forte dans la monarchie dualiste sont profondément irrités des solutions adoptées jusqu'ici. Ils incriminent la prétendue faiblesse du gouvernement, ils regrettent amèrement que l'empereur ne soit pas intervenu par les armes dans la péninsule et ils saisiront ardemment la dernière occasion que leur ofiErent les événements pour accomplir leurs desseins. Tant que l'accord entre les Cabinets de Vienne et de Pétersbourg sur le fond des choses était en question, les avocats de la conci-

liation étaient assez forts pour faire repousser les solutions violentes en affirmant la possibilité d'une transaction honorable. Aujourd'hui que cette transaction est officiellement conclue, si elle venait à être violée du côté opposé, les partisans de l'intervention auraient beau jeu pour crier à la duperie et réclamer l'emploi de la force. Seule l'intervention collective des puissances médiatrices, concertée d'un commun accord, peut prévenir une intervention isolée dont les conséquences seraient incalculables.

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