LA QUESTION DE SCUTARI ET LES EMBARRAS AUSTRO- HONGROIS
26 avril 1913.
La séance d'hier de la conférence des ambassadeurs à Londres s'est passée sans que l'accord entre les puissances fût rompu. On pourrait même dire que l'accord a donné une nouvelle preuve de sa solidité puisqu'il a résisté à l'épreuve redoutable de la chute de Scutari. D'un côté, l'on a reconnu que la reddition de cette place ne devait pas modifier la résolution antérieure de l'Europe au sujet de son incorporation dans le futur État albanais et l'on a ainsi rassuré TAutriche-Hongrie sur le principal objet de ses inquiétudes. D'autre part, le comte Mensdorf-Pouilly a consenti à ce qu'il ne fût pas pris immédiatement de mesure d'exécution contre le Monténégro. Il a bien exprimé le désir que l'escadre internationale reçût l'ordre de faire occuper les ports de l'Adriatique actuellement bloqués» Mais, finalement, il n'a pas insisté. On a seulement résolu
de resserrer le blocus et de l'étendre à Durazzo,si c'était nécessaire pour en assurer l'efficacité. Avant de prescrire d'autres mesures coercitives, on attendra les effets de la démarche diplomatique collective qui va être incessamment faite à Cettigné. j|
On ne saurait trop se féliciter de ce résultat. Tout provisoire qu'il soit, il n'en est pas moins de première importance. Il prouve que le Cabinet de Vienne, tout en maintenant son attitude, hésite à courir les risques d'une action isolée. Il affirme son intention de ne pas se séparer de l'unanimité des puissances et il conforme provisoirement sa conduite à cette déclaration. Cette modération permet d'espérer que l'accord se maintiendra et qu'avec le temps on saura trouver les accommodements utiles. Si solide que soit la position diplomatique du gouvernement austrohongrois en cette affaire à la suite des engagements formels contractés envers lui, il est amené par la force des choses à reconnaître qu'il n'est pas de son intérêt bien entendu de brusquer les solutions. H sait qu'en exigeant l'évacuation immédiate de Scutari par la force, il déterminerait en Russie un mouvement instinctif d'opinion dont le Cabinet de Pétersbourg ne serait sans doute pas le maître et qui provoquerait très probablement un conflit d'une extrême gravité. Les risques d'un pareil conflit son trop grands pour qu'on n'y regarde pas à deux fois avant de le déchaîner, même en ayant de son côté le bon droit officiel.
Les embarras intérieurs ne sont guère moins inquiétants. Quoique les autorités austro-hongroises s'appliquent à faire le silence sur les manifestations des Slaves, il est certain que, de la Bohême à la Dalmatie, les populations slaves de la monarchie ont salué la chute de Scutari comme une fête nationale. Dans certaines villes, comme Agram, ces démonstrations populaires ont pris des proportions impo-
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santés et le gouvernement local, qui pourtant est actuellement investi de pouvoirs dictatoriaux, à dû laisser faire. En Bosnie-Herzégovine, où les événements de ces derniers mois avaient retenti jusque dans ies moindres villages, la prise de Scutari par les frères monténégrins a surexcité encore l'exaltation publique. Sans les troupes massées en grand nombre sur tout le territoire des deux provinces récemment annexées, un soulèvement général ne serait point impossible. Dans ses sympathies pour les Balkaniques, la population slave, sans distinction de classes ou de partis, est unanime ; les députés au Reichsrat et les hommes influents partagent les sentiments des masses. En outre, parmi les autres nationalités de la monarchie, même chez les Allemands, beaucoup d'hommes occupant de hautes situations sont hostiles à une intervention. Enfin, la situation économique, fortement affectée par six mois d'incertitude et de mobilisation, pourrait devenir critique si l'on s'engageait dans une opération à grande envergure comportant des risques sérieux de complications. En ce moment même un emprunt, que l'on dit affecté à des travaux publics, mais dont le produit e-st vraisemblablement destiné à couvrir au moins en partie des dépenses d'un autre ordre, est émis sur le marché de Vienne avec le concours de la place de Berlin, et son succès deviendrait fort aléatoire si Ton entreprenait une action militaire.
Dans ces circonstances, malgré son légitime désir de recevoir pratiquement satisfaction dans une contestation déjà résolue par la conférence de Londres, le gouvernement de l'empereur François-Joseph ne peut guère exiger l'évacuation immédiate de Scutari. Dans cette phase de la crise comme dans les précédentes, les considérations de prudence élémentaire tendent à l'emporter sur les conseils des partisans de la « grande politique». La sin-
cérité de toutes les grandes puissances dans l'assurance de leur fidélité aux conventions antérieures prémunit suffisamment le Cabinet de Vienne contre des surprises désagréables pour qu'il se montre patient et conciliant en ces moments critiques. Depuis hier, il semble que l'intransigeance ait diminué à Cettigné. Il n'est pas impossible de la réduire encore et d'amener peu à peu le roi Nicolas à une transaction du genre de celle qu'il avait déjà presque acceptée. En dehors du recours aux armes, il ne manque pas de mesures de nature à le convaincre.