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LA CRISE ORIENTALE ET LE MONTENEGRO

27 avril 1913.

Si la conférence de Londres a réussi à empêcher avanthier une rupture de l'accord européen, la situation n'en reste pas moins très tendue. La divergence de vues entre la Triple-Alliance et la Triple-Entente est nettement accusée. Les deux groupes sont liés par une décision commune sur la question de Scutari, mais ils ne comprennent plus de la même façon la manière de l'exécuter depuis que les Monténégrins sont devenus heati possidentes à la suite de la capitulation d'Essad Pacha. Le Cabinet de Vienne craint d'être joué et réclame une exécution immédiate ; il est appuyé par l'Allemagne qui ne peut lui faire faux bond dans une circonstance aussi grave, et par le Cabinet de Rome qui est deux fois lié par son ancien accord spécial avec Vienne sur l'Albanie et par la décision unanime de la conférence de Londres ratifiée par les gouvernements. D'autre part, comme nous l'avons dit hier, l'opinion austro-

hongroise est très divisée ; de plus l'opinion italienne, que MM. Giolitti et de San Giuliano s'efforcent de modérer, est franchement sympathique au Monténégro. Du côté de la Triple-Entente, la Russie, tout en restant ferme sur le principe de l'attribution de Scutari à l'Albanie, s'oppose à l'emploi immédiat de la force contre le roi Nicolas. M. Sazonof a même fait remettre au comte Berchtold une note déclarant que les puissances sont loin d'avoir épuisé les autres moyens d'action sur le Monténégro et mettant formellement en garde le gouvernement austro-hongrois •contre les conséquences sérieuses d'une initiative précipitée. L'Angleterre et la France n'ont point formulé un avertissement analogue en termes catégoriques ; mais elles partagent la même conviction que le Cabinet de Pétersbourg et s'emploient de toutes Içurs forces à prévenir une action isolée. Dans les trois pays, quoique à des degrés différents, l'opinion, qui suit plutôt des instincts innés ou l'entraînement des sentiments que la raison d'État, est hostile à des mesures violentes contre le Monténégro.

Si chacun reste inébranlable dans son opinion et y conforme sa conduite, le conflit- est inévitable. Mais, avant d'en venir là, chacun réfléchira. En somme, il s'agit de savoir ce que sont et comment on peut utiliser les moyens d'action autres que la force, auxquels la note russe fait allusion. Il y en a de deux sortes : les pressions et les promesses. Les promesses peuvent viser des avantages pécuniaires ou des compensations territoriales, ou les deux à la fois. Aujourd'hui, les premiers seraient insuffisants à satisfaire le roi Nicolas ; depuis que Scutari est entre ses mains, il ne peut plus avoir l'air de troquer cette place contre de l'argent. Les compensations territoriales seraient plus séduisantes ; elles consisteraient dans l'abandon au Monténégro des territoires situés au nord-est de Scutari,

la ville elle-même et les positions qui la dominent restant à l'Albanie. Ce serait de beaucoup la solution la plus raisonnable pour tout le monde. G^ographiquement et poli> tiquement, le choix de Scutari comme capitale du Monténégro est contre-indiqué ; M. Sazonof l'a prouvé lui-même dans son récent communiqué. Quant aux territoires voisins intermédiaires, ils seront de la plus grande utilité au Monténégro tandis que leur attribution à l'Albanie ne procurera pas le moindre avantage à l' Autriche-Hongrie. Si le Cabinet de Vienne, jugeant de haut les choses, voulait bien alléger sa diplomatie de certaines traditions bureaucratiques, il reconnaîtrait que le protectorat si tenacement revendiqué sur certains clans catholiques albanais présente au moins autant d'inconvénients que d'avantages. Si quelques clans albanais échappent à l'influence des consuls impériaux et royaux, le corps consulaire perdra quelques occasions de brouiller les cartes ; mais l'Autriche -Hongrie n'y perdra rien. Elle peut gagner, au contraire, l'utile reconnaissance de beaucoup de gens.

Ce qui importe à l'Autriche-Hongrie, ce que tout le monde doit reconnaître comme essentiel pour elle, c'est que les remaniements balkaniques résultant de la guerre actuelle ne modifient point la situation navale, militaire, dans l'Adriatique. Pour obtenir le maintien du statu quo sous ce rapport, point n'est besoin de retenir sous un protectorat direct ou déguisé telle ou telle tribu albanaise. Il suffit de stipuler des garanties qu'aucune puissance ne refusera certainement de souscrire. On peut interdire la création d'établissements militaires de toute nature sur toute la côte albanaise ; on peut prévoir à cet effet les dispositions les plus minutieuses que l'Autriche, voisine attentive, sera facilement à même de faire respecter. Où les intérêts de l'Italie concordent avec ceux de l'Autriche-Hon-

grie, il est facile de leur donner entière satisfaction. C'est de ce côté, croyons-nous, que devraient se porter les prétentions du Cabinet de Vienne et les efforts de l'Europe. Parmi les moyens de pression sur le Monténégro, le plus naturel et le plus efficace serait l'occupation pacifique d'Antivari et de Dulcigno par des détachements internationaux. Cette prise de gage de l'Europe ne laisserait point indifférent le roi Nicolas. Elle n'aurait rien [de choquant Nous ne la recommandons point en elle-même ; mais si le Cabinet de Vienne persiste à exiger une mesure immédiate, nous pensons qu'on peut se rallier à celle-là.

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