ESSAD PACHA ET LA REDDITION DE SCUTARI
28 avril 1913.
L'Europe s'est trompée sur les chances des Monténégrins de s'emparer de Scutari, mais pas de la manière qu'on a cru. Elle avait assez exactement apprécié les forces offensives des assiégeants et les forces défensives des assiégés ainsi que les ressources de la place. Mais elle n'avait pas estimé à toute sa valeur le génie d'intrigue des chefs des deux armées en présence. Durant la dernière quinzaine, il s'est joué dans l'Albanie du Nord une des tragi-comédies politiques les plus subtiles qui aient jamais été machinées sur la scène européenne. Contrairement aux nouvelles sensationnelles lancées de Cettigné, Scutari n'a été ni enlevée d'assaut, ni réduite à merci ; la place a été volontairement rendue par son commandant Essad Pacha. Le nombre énorme de tués et de blessés monténégrins qu'accusaient avec une surprenante franchise les dépêches de Cettigné était purement imaginaire. Sa divulgation si hâtive avait
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seulement pour objet de provoquer la commisération admirative de l'Europe et un mouvement général d'opinion en faveur de l'annexion de Scutari à l'héroïque Monténégro. En réalité, il y avait tout au plus une action fictive, une canonnade et des mouvements de troupes destinés à donner le change au public et à servir de prétexte à Essad Pacha pour capituler. Avec son astuce ordinaire, d'ailleurs, le roi Nicolas avait pris la précaution d'interdire pendant deux ou trois jours toute circulation dans un très grand rayon autour du théâtre des opérations, de manière à écarter tous les témoins gênants. C'est ainsi que pendant toute une semaine presque toute l'Europe a célébré les exploits inouïs du roi Nicolas en s 'apitoyant sur les flots de sang chrétien répandu sur les pentes du Taraboch.
Heureusement, ce sang précieux coule encore dans les veines des braves Monténégrins. Trop de vies déjà avaient été gaspillées depuis bientôt sept mois autour de la place pour que le roi Nicolas ne tînt pas à ménager l'existence des survivants. Il fit mieux que de livrer un combat désespéré, il négocia. Il savait à qui parler. Le commandant de l'armée ottomane de Scutari, Essad Pacha Toptan, était un Albanais, chef d'un clan guégue de Tirana. Peu avant l'investissement de Scutari il était entré avec une division de rédifs albanais dans la place où commandait alors Hassan Riza Pacha, officier du plus haut mérite, ami fidèle et collaborateur très dévoué de Nazim Pacha. Quand la conférence de Londres eut décidé la création d'une Albanie indépendante ou autonome, Essad arbora le pavillon albanais sous le prétexte que ses rédifs ne pourraient être sûrement envoyés au combat contre les Monténégrins que sous leur drapeau national. Il en résulta des froissements avec Hassan Riza. Après le coup d'Etat du 23 janvier et l'assassinat de Nazim Pacha à Constantinople, Hassan Riza fut
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tué par des inconnus en rentrant chez lui. Seul maître dès lors, Essad observa les événements et attendit les occasions. Le roi Nicolas sut discerner les ambitions de son adversaire et le parti à en tirer. Essad ne pouvait rien en Albanie aussi longtemps que l'armée serbo -monténégrine investissait Scutari. Pour jouer le rôle auquel il aspirait, il lui fallait reprendre sa liberté et disposer de ses troupes albanaises avec les munitions et les approvisionnements nécessaires. Un seul moyen s'offrait à lui : la capitulation concertée. Comment Nicolas I^^ et Essad Pacha s'entendirent-ils } Par quels intermédiaires .'' On ne sait encore. Le fait est qu'ils tombèrent d'accord et que le commandant en chef de Scutari livra bénévolement la place en se retirant avec toutes ses troupes, avec tout le m.atériel de guerre et les approvisionnements qu'il put emmener. L'armée vaincue ne défila point avec les horneurs de la guerre devant les assiégeants victorieux ; elle partit à son heure et les Monténégrins n'entrèrent dans la place qu'après son départ. On s'explique maintenant pourquoi, pendant plusieurs jours, on ne sut rien en Europe de ce qui se passait à Scutari. L'exploit diplomatique du roi Nicolas devait d'abord se célébrer dans le mystère.
Voilà donc l'Europe en présence d'un nouvel événement inattendu. On ne saurait vraiment lui reprocher de re l'avoir pas prévu, car il défiait toute vraisemblance. Pourtant le fait existe et provisoirement s'impose. C'est à Vienne qu'il produira la plus grande impression. Il déconcerte toutes les combinaisons du Ballhausplatz. Un Etat albanais avec un souverain albanais, muni d'une armée albanaise équipée et instruite, ne fera probablement point l'i-ffaire de l'Autriche, ni celle de l'Italie. Toujours est-il qu'il se trouve maintenant en Albanie une force armée considérable qui échappe à l'influence des grandes puissances Gauvain, — T. V. II
et dont on ne saurait avoir raison sans un très grand déplacement de forces. La plupart des puissances n'ont pas d'intérêts particuliers à sauvegarder en cette affaire, qui est plutôt une surprise qu'une déception pour elles. Mais on doit éprouver d'autres sentiments à Vienne et à Rome. Encore une fois le gouvernement austro-hongrois va se demander S' le moment est venu de prendre une initiative.