‹ L'Europe au jour le jour (volume 2)Chapitre 45 sur 112 · CRISE EUROPEENNE · texte numérisé non relu

CRISE EUROPEENNE

30 avril 191 3.

L'Europe est aujourd'hui en pleine crise. Les derniers jours de cette semaine seront décisifs. Malgré la confiance imperturbable des augures qui assurent que l'Autriche « bluffe )), il semble certain que le gouvernement austrohongrois a résolu d'intervenir isolément contre le Monténégro, si les autres puissances représentées à la conférence de Londres refusent de coopérer aux mesures d'exécution jugéss nécessaires à Vienne pour amener le roi Nicolas à évacuer Scutari. A la vérité, rien ne sera décidé avant la nouvelle réunion des ambassadeurs à Londres, demain jeudi. Comme on n'a pu se mettre d'accord à la séance de lundi, les gouvernements procèdent à de nouveaux échanges de vues, qui pourraient bien être les derniers avant le dénouement. Mais demain une décision sera prise dans un sens ou dans l'autre. Il est possible et probable que le langage comminatoire de la presse austro-hongroise et les communiqués officieux publiés hier soir à Vienne ont pour objet d'intimider l'opinion européenne et d'engager es gouvernements à des concessions. Mais tout n'est pas

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apparence dans cette mise en scène. Si périlleuse, si impolitique par certains côtés que soit du point de vue autrichien une initiative armée de la monarchie dualiste en ce moment, il ne faut pas la tenir pour impossible. L'ambassadeur de François-Joseph à Londres n'est pas le maître de la situation ; comme d'autres ambassadeurs dans des circonstances également critiques, il peut recevoir des instructions contraires à ses opinions intimes, et son souverain luimême peut être entraîné au delà de ses intentions.

Dans des circonstances aussi graves, car la paix européenne est en suspens, nous pensons qu'il importe d'écarter toute question d'amour-propre et de rivalité diplomatique. Même si le Cabinet de Vienne était secrètement résigné à ne rien faire, il serait imprudent et maladroit d'essayer de lui faire avouer son impuissance. La France notamment ne nourrit aucun grief particulier contre l' Autriche-Hongrie et ne lui souhaite aucun mal. Elle a déploré et déplore encore qu'on ait si mal compris à Vienne les véritables intérêts de la monarchie dans ta question slave et nous continuons de tenir pour une faute capitale la proclamation de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine. C'est pourquoi, en 1808- 1909, nous avons critiqué sans ménagements une politique à courte vue dont les effets apparaissent maintenant dans toute leur ampleur. Mais, aujourd'hui comme alors, en dépit de ces polémiques, nous éprouvons de très sincères sympathies pour l'Autriche-Hongrie dans son ensemble et nous ne désirons en aucune façon la mortifier ou lui nuire. C'est au nom de ses intérêts propres comme au nom des intérêts généraux de rEurope que nous la pressons de se prêter à d'équitables-transactions. De notre côté, nous pensons qu'on peut, sans inconvénient, faire un pas vers elle et lui faciliter fa liquidation de la crise la plus redoutable qu'elle ait traversée depuis l'ère napoléonienne.

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De quoi s'agit-il en somme? D'obliger le roi Nicolas à se conformer à une décision prise à l'unanimité des grandes puissances. Toutes les grandes puissances sans exception, y compris la Russie, sont d'accord sur le principe ; elles ne diffèrent d'avis que sur les moyens d'exécution. On a déjà procédé à une démonstration navale qui a eu le grand avantage de prévenir une crise imminente. On se doutait bien alors que cette mesure serait insuffisante, mais on y recourut parce qu'elle correspondait à une nécessité actuelle. Aujourd'hui il faut aller plus loin. Le Cabinet de Pétersbourg le reconnaît et propose de resserrer le blocus. Le Cabinet de Vienne juge insuffisant cet expédient et réclame une action coercitive dont l'urgence lui paraît imposée par la chute de Scutari et la proclamation d'Essad Pacha. A notre avis, on peut lui donner satisfaction dans la mesure qui concilie le respect de la parole donnée avec les droits de tous les intéressés. L'occupation pacifique d'un port monténégrin par des détachements internationaux semble répondre à ce besoin. Elle constituerait à la fois une pression et une prise de gage. Le port ou les ports occupés ne seraient point restitués au roi Nicolas tant que Scutari ne serait pas évacuée. La décision de l'Europe recevrait ainsi une sanction. Sans doute Nicolas I^^ ne céderait point tout de suite. Mais on mettrait précisément l'intervalle à profit pour régler l'affaire albanaise qu'avec la meilleure volonté du monde on ne peut trancher en quarante-huit heures. La paix générale et les divers intérêts en cause seraient sauvegardés.

Seulement, pour que la mesure produise les effets désirés, il est indispensable qu'elle ait un caractère international. Elle doit être exécutée non par une puissance isolée investie ou non d'un mandat, mais par l'ensemble des puissances dont les bateaux croisent en ce moment dans les eaux mon-

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ténégrines. On ne comprendrait pas que, si la nécessité •d'un débarquement paciffque apparaît, les gouvernements hésitassent à l'approuver. En cette affaire, la sentimentalité passe au second plan. De plus grands intérêts que les susceptibilités du roi Nicolas sont en jeu.

Î^ÉCESSITÉ DE RÉGLER A l'aMIABLE L'aFFAIRE DE SCUTARI.

i^r mai 1913.

Tout le monde en. Europe semble aujourd'hui se rendre •compte de la gravité de la situation. Les journaux de tous pays attribuent une importance capitale à la réunion des ambassadeurs au Foreign-Office cet après-midi. Il n'est plus question de « bluff » ; on se sent à la veille de grands événements. Les gouvernements sont en face de responsabilités immédiates ; il leur faut choisir entre une politique sentimentale sans courage et sans prévoyance et une politique de sage énergie. Il est inconcevable qu'on ait hésité jusqu'ici.

Nous sommes de vieux amis des États balkaniques et nous les avons soutenus avec une constance sans défaillance quand ils étaient menacés en 1908- 1909, alors que certains de leurs partisans imprudents d'aujourd'hui les abandonnaient aux menaces de Vienne. Dans la crise actuelle, c'est encore eux que nous défendons, eux et l'équilibre européen. Les mesures conservatoires que nous avons préconisées, démonstration navale et éventuellement occupation internationale de ports adriatiques, ont pour objet principal de prémunir les États balkaniques contre des interventions funestes à leurs intérêts les plus certains. Sans guerre, sans grande guerre, il est impossible d'établir en Orient

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un ordre de choses définitif. Cela eût été possible si les ministres austro-hongrois, embrassant d'un coup d'oeil d'homme d'État la nouvelle situation créée par les victoires des alliés, avaient reconnu dans l'établissement de solides rapports d'amitié avec les vainqueurs le véritable intérêt de la monarchie. Peut-être quelques-uns ont-ils vu les choses ainsi ; peut-être l'empereur François-Joseph a-t-il eu l'intention de diriger sa politique en ce sens. Mais on a pris à Vienne un autre parti, ou bien l'on n'a pas su se décider, et l'on a laissé croire qu'on restait attaché à la vieille politique consulaire des bureaux. Pour l'Autriche, pour les Balkans et pour l'Europe, nous le regrettons. Mais le fait est là. On ne peut, sans guerre, songer à imposer à l 'Autriche-Hongrie certaines solutions qu'elle repousse catégoriquement» Il faut donc bien faire une politique qui mène à la guerre, ou consolider les résultats acquis en organisant pour le reste un régime provisoire. Tout le. monde se déclare, avec une sincérité que nous n'avons pas le droit de mettre en doute, hostile à une politique de guerre. Alors il ne reste plus qu'à examiner les solutions transactionnelles destinées à durer jusqu'à ce que les volontés actuelles se soient modifiées ou que la possibilité d'arrangements ayant un caractère définitif ait été reconnue.

Grâce à de remarquables efïorts qui commencent à être mieux appréciés, et malgré d'immenses difficultés, on a réussi à trouver pour les diverses questions turco -balkaniques des solutions acceptables pour tout le monde ; le règlement des questions de détail, malgré leur délicatesse et leur complexité, ne rencontrera pas d'obstacle insurmontable .Reste seulement l'affaire monténégrine. Va-t-on échouer là } Les nations de l'Europe vont-elles se ruer les unes contre les autres à propos de Scutari, dont les neuf dixièmes de la population européenne ignoraient l'exis-

tence il y a un an ? Aucun gouvernement ne l'a pensé et l'on a décidé unanimement de donner sur ce point satisfaction à l'Autriche-Horigrie. Comment dès lors peut-on hésiter à appliquer au Monténégro les mesures dérivant nécesairement de la décision prise ? L'opinion, dit-on dans certains pays, ne le permettrait pas. S'il en est ainsi, c'est que l'opinion est bien mal guidée et mal renseignée. En effet, les mesures en question sont au premier chef protectrices à l'égard du Monténégro et des États balkaniques en général. L'occupation internationale d'Antivari et de Dulcigno, dont nous avons indiqué l'utilité éventuelle dès le moment où l'on discutait l'opportunité de la démonstration navale, ' n'est de nature à porter aucun préjudice réel au Monténégro, tandis qu'il met ce petit État à l'abri d'un coup de force autrichien. Elle rassure le Cabinet de Vienne contre l'occupation indéfinie de Scutari par les Monténégrins tout en permettant à l'Europe d'achever pacifiquement une œuvre de médiation entre la Turquie et les États balkaniques. Ce n'est point un acte de guerre, c'est une mesure conservatoire que le roi Nicolas devrait considérer comme une marque de la bonne intention des puissances amies. Il V a plus. Au point de vue balkanique et monténégrin, il est essentiel que l'affaire de Scutari ne fournisse point aux deux gjrandes puissances qui convoitent l'Albanie l'occasion de mettre la main sur cette proie. Or, c'est ce qui arrivera à peu près sûrement si les autres puissances ne se résolvent point à participer, avec une vigilance amicale, à l'occupation des ports monténégrins. En effet, après réflexion, le Cabinet de Vienne limiterait peut-être son intervention au territoire proprement albanais au lieu de soulever la question serbe et européenne en donnant l'ordre d'entrer dans le sandjak ou sur le territoire monténégrin. En ce cas, l'Italie débarquerait aussi des troupes sur le lit-

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toral albanais. De fait, sinon en droit, ces deux puissances procéderaient à un partage auquel le reste de l'Europe assisterait immobile. Qu'y gagneraient les. Balkaniques et le Monténégro ? Ils verraient résolue contre eux une question laissée ouverte. Leur intérêt évident est de ne rien précipiter. Enfin, si l'intervention autrichienne portait sur le sandjak, comme le réclame avec insistance le parti militaire à Vienne, tous les avantages de la campagne balkanique pour la Serbie seraient remis en question.

Ainsi, à quelque point de vue qu'on se place, satisfaction légitime à donner à l' Autriche-Hongrie, préservation de l'équilibre et des intérêts balkaniques, l'occupation internationale des ports monténégrins en cas de refus du roi Nicolas de s'incliner devant la décision unanime des puissances ne présente que des avantages. La France peut s'y rallier sans inconvénient et sans recevoir de mandat de personne ; elle serait assurée de bien servir ainsi les intérêts de ses alliés et de ses amis.

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