VAGUE REPONSE DU MONTENEGRO A LA SOMMATION DES PUISSANCES
2 mai 1913.
En trois jours le roi Nicolas I^^ a changé trois fois d'avis. Il a commencé par répondre dédaigneusement qu'il s'occuperait de la sommation des puissances après les fêtes de Pâques — qui ont commencé le 27 avril chez les orthodoxes. Puis il a jugé plus prudent de protester de sa déférence à l'égard des grandes puissances et de déclarer que l'occupation de Scutari ne constituait nullement un défi à leur déci-
sion précédente. En conséquence, il a fait savoir mercredi aux ministres accrédités à Cettigné qu'il se réservait d'aborder la question de Scutari au moment où les alliés discuteraient avec les puissances la délimitation définitive des frontières de l'Albanie. Comme la délimitation des frontières albano-monténégrines a déjà été fixée par une décision précise des puissances, cette seconde réponse avait un tour presque aussi désinvolte que la première. Aussi les représentants des puissances à Cettigné insistèrent-ils avec la plus grande énergie pour qu'elle fût sérieusement modifiée avant la réunion des ambassadeurs à Londres, au cours de laquelle devait être posée la question des moyens de coercition. Alors le roi Nicolas s'est décidé à faire une troisième réponse dont la teneur a été transmise hier par Sir Edward Grey aux membres de la conférence réunie au Foreign Office.
Cette teneur est vague, ou du moins ce qu'on en sait manque de précision. On en donne ce matin des versions différentes. D'après les uns le roi Nicolas aurait consenti à renoncer en principe à Scutari, mais à la condition d'obtenir des compensations territoriales. D'après les autres, il n'aurait formulé aucune renonciation, même de principe, et il se serait contenté de faire entendre par M. Popovitch, son représentant à Londres, qu'il pourrait être disposé à évacuer Scutari s'il obtenait l'assurance qu'il recevrait certaines compensations territoriales déterminées. M. Popovitch n'a laissé aucune note entre les mains de Sir Edward Grey et tout s'est passé dans une conversation où le plénipotentiaire du roi Nicolas s'est évidemment efforcé de ne rien avancer qui pût être considéré comme un engagement. Toutefois, ce qu'il a dit suffisait pour permettre aux ambassadeurs d'en faire état. Si Nicolas I^^ ne se soumettait point encore ouvertement, il ne déclarait plus, comme à la veille et au
lyo L'EUROPE AU JOUR LE JOUR
lendemain de l'occupation de Scutari, que cette ville serait sa capitale et qu'il n'en sortirait sous aucune condition^ à aucun prix. En fait, il entrait dans les vues de la majorité des ambassadeurs, qui étaient d'avis de négocier l'échange de Scutari contre d'autres territoires sans importance internationale. La conversation pouvait donc s'engager sur ce terrain dans la réunion des ambassadeurs. Puisque le roi de Monténégro ne résistait plus ouvertement, puisqu'il était permis d'espérer sa prochaine soumission, l'examen des moyens de coercition n'était plus aussi urgent ; la discussion des conditions d'un arrangement amiable passait au premier plan.
Naturellement tous les regards ont dû se tourner vers le ♦comte Mensdorf quand Sir Edvi^ard Grey a communiqué à ses collègues de la conférence les paroles de M. Popovitch» Le représentant de François-Joseph aurait à la rigueur pu déclarer qu'il considérait la réponse monténégrine comme une simple manœuvre dilatoire qui ne dispensait point la conférence de se prononcer sur l'emploi des moyens de coercition pour le cas où une nouvelle sommation resterait sans effet. Il ne semble pas qu'il ait tenu ce langage. Il n'a certainement pas reconnu la réponse du roi comme satisfaisante, il n'a pas accepté le principe des compensations territoriales et il a de nouveau fait part de l'intention de son gouvernement de prendre seul, ou avec le concours des autres puissances, les mesures d'exécution propres à obliger les Monténégrins à évacuer Scutari. Mais il n'a point indiqué quelles seraient ces mesures et il n'a pas insisté pour que la conférence se prononçât immédiatement sur ce point. Il a consenti d'ajourner à lundi prochain les résolutions définitives. Indirectement, c'était accepter la discussion sur la possibilité de compensations, c'était admettre que le gouvernement austro-hongrois pût entrer dans cette
SCUTARI ET NANCY lyi
voie. D'ici à lundi, de nouveaux échanges de vues auront donc lieu entre les différents Cabinets. Il serait téméraire d'affirmer qu'ils aboutiront à un accord, mais toute chance d'arrangement amiable n'a pas disparu. C'est un grand point.
Si l'on est autorisé aujourd'hui à concevoir quelque espoir de ce côté, il faudrait se garder d'abandonner l'idée de recourir à des moyens de pression tels que l'occupation internationale d'un ou deux ports monténégrins. Au moment où la menace de cette pression commence à produire des résultats, il serait de la dernière imprudence de dire qu'on y renonce. A cet égard, la présence de l'escadre internationale dans les eaux m.onténégrines est d'un excellent effet. Elle offre de plus cet inestimable avantage que, dans le cas où l'on se verrait contraint de prescrire un débarquement à titre de mesure conservatoire, l'opération pourrait être effectuée sans retard. Cette perpective ne sera point sans influence sur les dernières résolutions du roi de Monténégro, peut-être aussi sur celles des Cabinets de Vienne et de Rome. A aucun point de vue il ne faut regretter une mesure de sage prévoyance qui a déjà beaucoup servi et qui peut servir grandement encore les intérêts de la paix générale.