L'ALBANIE
4 mai 1913.
L'Autriche-Hongrie et l'Italie ont décidé d'occuper en commun l'Albanie, c'est-à-dire de se la partager. En vain chercherait-on à dissimuler le caractère de l'opération concertée à Vienne et à Rome en alléguant qu'il s'agit de
procéder simplement à l'évacuation de Scutari et de rétablir chez les Skipétars l'ordre troublé par Essad Pacha. Les explications embarrassées et contradictoires que nous donnent là-dessus les journaux officieux des Cabinets de la Triple-Alliance ne sont que du verbiage dilatoire. En fait, les gouvernements austro-horgrois et italien ont organisé et tiennent prêts à s'embarquer deux corps expéditionnaires destinés à occuper le Nord et le Sud de l'Albanie. Il ne s'agit plus seulement de réduire à composition le roi Nicolas ; il s'agit d'occuper militairement les principaux ports albanais, de s'y établir, de pénétrer dans l'intérieur du pays, d'instituer un nouveau gouvernement sous la forme de deux protectorats, en un mot de prendre possession de toute l'Albanie à titre provisoire avec la volonté réfléchie de n'en jamais sortir. A Vienne et à Rome, on avoue déjà l'intention de diviser l'Albanie en deux sphères d'influence ; transposé en langage ordinaire, cet euphémisme du vocabulaire diplomatique signifie partage.
Tel est le résultat des lenteurs et des indécisions provoquées par la pitoyable campagne de sensiblerie contre la démonstration navale dans les eaux monténégrines et l'exécution de la décision unanime de la conférence de Tondres au sujet de Scutari. Il fallait une ingénuité remarquable pour s'imaginer que l'Autriche ne saisirait pas une occasion propice pour reprendre pied dans les Balkans et -qu'elle ne serait pas suivie par l'Italie avec l'assentiment de l'Allemagne. Les véritables amis des Balkaniques devaient em.ployer tous leurs efforts à conjurer ce péril. Aussi leur premier devoir était-il de prévenir les principaux intéressés contre toute imprudence. Pour notre part, nous n'y avons pomt failli. La veille de la chute de Scutari, nous demandions que des troupes internationales fussent prêtes -à occuper Scutari dans le cas où la place tomberait, afin de
prévenir une intervention isolée. Le lendemain, à la nouvelle de la capitulation suspecte d'Essad Pacha, nous invitions les grandes puissances à prendre sans le moindre retard les mesures propres à rassurer le Cabinet de Vienne sur le sort définitif de Scutari. Nous ajoutions : « Pour apprécier dans toute son étendue le danger d'une fausse manœuvre, il importe de se souvenir que les partisans de la manière forte dans la monarchie dualiste sont profondément irrités des solutions adoptées jusqu'ici. Ils incriminent la prétendue faiblesse du gouvernement, ils regrettent amèrement que l'empereur ne soit pas intervenu par les armes dans la péninsule et ils saisiront ardemment la première occasion que leur offriront les événements pour accomplir leurs desseins. »
Cette occasion fut double : ce fut d'abord l'entêtement du roi Nicolas à ne pas comprendre l'intérêt général des Balkaniques, et le sien en particulier, à remettre Scutari à des détachements de troupes internationales ; ce fut ensuite le geste d'Essad Pacha se proclamant souverain d'Albanie. Il sautait aux yeux que les puissances anxieuses d'intervenir allaient revendiquer la mission d'assurer l'exécution des décisions de la conférence de Londres relatives à la délimitation et à l'indépendance de l'Albanie. Aussi écrivions -nous jeudi dernier {Débats du i^^ mai) :
Au point de vue balkanique et monténégrin, il est essentiel que l'affaire de Scutari ne fournisse pointeaux deux grandes puissances qui convoitent l'Albanie l'occasion de mettre là main sur cette proie. Or, c'est ce qui arrivera à"peu près sûrement si les autres puissances ne se résolvent point à participer avec une vigilance amicale,à l'occupation des ports monténégrins. En effet, après réflexion, le Cabinet de Vienne limiterait peut-être son intervention au territoire proprement albanais au lieu de soulever la question serbe et européenne en donnant l'ordre d'entrer dans le sandjak ou sur le territoire monténégrin. En ce cas, l'Italie débarquerait aussi des troupes sur le littoral albanais. De fait, sinon en droit, ces deux puissances procéderaient à un partage auquel
le reste de l'Europe assisterait immobile. Qu'y gagneraient les Balkaniques et le Monténégro ? Ils verraient résolue contre eux une question laissée ouverte.
Le programme est, point par point, en voie d'exécution. L'Autriche limite son intervention au territoire proprement albanais sans toucher au Monténégro ; elle va occuper Saint- Jean de Médua et Durazzo tandis que l'Italie effectuera un débarquement à Vallona. L'état de siège est proclamé en Bosnie-Herzégovine et il le sera sans doute aussi dans toutes les régions de la Slavie austro-hongroise où des troubles seraient à craindre. Une grande action combinée se prépare et l'Allemagne l'approuve. La Gazette de V Allemagne du Nord l'annonce même presque officiellement : « Une action militaire de l'Autriche, de concert avec l'Italie, dit-elle ce matin, devient désormais une chose très prochaine. » Qu'en résultera-t-il ? Au nord de l'Albanie, les troupes austro-hongroises vont envahir la Serbie et le Monténégro et reconstituer sous une autre forme les servitudes du traité de Bsrlin supprimées en 1909. Qu'adviendra-t-il du débouché économique, du chemin de fer de l 'Adriatique formellement promis à la Serbie ? Le chemin de fer ne sera probablement jamais construit ou, s'il l'est, les conditions d'exploitation fixées à Vienne le rendront inutilisable pour la Serbie. Au Sud, les espoirs de la Grèce risquent d'être anéantis. L'Albanie ottomane réservait l'avenir de l'Hellade ; une Albanie italienne risque de le fermer à jamais de ce côté.
Les autres grandes puissances ne feront point la guerre pour la seule Albanie, et elles auront raison, car la question albanaise ne représente pas seulement un aspect balkanique ; elle revêt aussi un aspect européen qui veut être attentivement étudié. Mais les puissances de la Triple-Entente ont un devoir immédiat à remplir. Leur vigilance
amicale, dont nous parlions il y a trois jours et dont les effets ont été arrêtés par de déplorables manifestations de l'opinion, peut encore s'exercer efficacement. Demain, à la réunion des ambassadeurs au Foreign Office, quand reviendra sur le tapis l'examen des moyens de coercition contre le roi Nicolas, ou lorsque le comte Mensdorf et le marquis Imperiali exposeront les vues de leur gouvernement, les représentants de la France et de l'Angleterre doivent être en mesure de déclarer que les commandants des bateaux français et anglais actuellement dans les eaux monténégrines sont autorisés à débarquer des troupes à Antivari et à Dulcigno et, éventuellement, à en envoyer à Scutari. Que des bateaux russes ne sont-ils là aussi! Heureusement, la France et l'Angleterre en ont, et le moment est venu, pour elles, de donner un caractère international à l'exécution d'une décision internationale en vue de sauvegarder l'équilibre balkanique et européen. Actuellement, c'est le seul moyen d'assurer l'indépendance et le développement économique de la Serbie et du Monténégro. Si le roi Nicolas n'a point complètement perdu le sens des intérêts de son peuple et du peuple serbe, il doit désirer et provoquer, au lieu de la repousser, l'intervention de la communauté des grandes puissances. La présence de détachements internationaux à Scutari sera la sauvegarde des intérêts serbes. On doit le comprendre partout aujourd'hui, à Pétersbourg notamment. Il n'y a plus un moment à perdre. Nous comptons qu'à Paris du moins on ne le perdra pas.