SOUMISSION DU MONTENEGRO
5 mai 1913.
Cet après-midi, la conférence des ambassadeurs au Foreign Office va se trouver en présence d'un fait nouveau : comprenant enfin l'exceptionnelle gravité de la situation et le péril où son entêtement allait jeter à la fois le Monténégro, la Serbie et tous les Balkans, le roi Nicolas a décidé de s'en remettre aux puissances du sort de Scutari. D'après l'information qui nous est télégraphiée ce matin de Londres, Sir Edward Grey vient de recevoir du roi Nicolas une dépêche formelle en ce sens. On n'en connaîtra le texte précis que ce soir ou demain matin, après qu'elle aura été communiquée à la conférence. Mais, quels qu'en soient les termes, la signification n'en est point douteuse : le Monténégro se soumet. Cette décision a été prise à la suite d'un Conseil extraordinaire tenu hier à Cettigné, auquel assistaient les ministres et plusieurs autres personnages, notamment des généraux. A ce Conseil, les avis ont été partagés. On dit même que le Cabinet aurait donné sa démission. Mais la majorité s'est prononcée en faveur de la soumission à la sommation de l'Europe et le roi a aussitôt télégraphié à Sir Edward Grey le résultat de cette délibération.
Cette soumission s'est fait trop longtemps attendre ; néanmoins, elle se produit encore à temps, juste à temps. Comme nous le disipns hier, il n'y avait pas un moment à perdre ; il fallait absolument que la Conférence de Londres se trouvât ce soir en présence d'une situation nette. Aujourd'hui, grâce à l'acte tardif de sagesse du souverain monténégrin, la situation devient nette et chaque puissance va
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•être obligée de démasquer ses positions. L'Autriche et l'Italie tentaient de justifier l'acte de violence qu'elles préméditaient contre l'Albanie par la nécessité d exécuter, même par la force, la décision unanime de l'Europe relative à Scutari, et l'indécision de certaines puissances, dont l'opinion publique était troublée par de maladroites campagnes de presse, les autorisait dans une certaine mesure à tenir ce langage. Ce ne sera plus possible maintenant que le sort de Scutari va être effectivement réglé suivant la volonté des puissances. Le comte Mensdorf et le marquis Imperiali vont être mis ce soir au pied du mur. 11 leur faudra se réjouir avec une bonne grâce apparente du succès de la pression exercée sur le roi Nicolas et se tenir pour satisfaits, ou bien mettre en avant de nouvelles prétentions. Si, pour se conformer à leurs instructions, ils prennent ce second parti, leur rôle ne sera point facile. Ni l'Autriche- Hongrie, ni l'Italie ne possèdent de droits particuliers en Albanie ; ni l'une ni l'autre n'ont reçu de mandat à l'effet de procéder dans ce pays à une action militaire. Elles sont liées entre elles par un accord particulier, mais cet accord ne lie personne d'autre qu'elles et ne leur confère aucun droit.
Les machinations d'Essad Pacha seraient un mauvais prétexte ; tout au plus pourraient-elles légitimer une intervention collective. Mais cette intervention ne se comprendrait pas tant que le statut albanais n'aura pas été formellement fixé par l'Europe. Avant d'intervenir contre quelqu'un, il faut savoir qui et quoi on mettra à la place. Or, pour le moment, on n'en sait rien. L'Albanie, où l'anarchie règne depuis des siècles, peut sans grand inconvénient attendre encore quelques semaines que l'Europe lui octroie un gouvernement. En somme, l'acte d'Essad Pacha, n'est ni plus ni moins attentatoire aux droits de l'Albanie que la Gauvain. — T. V. 12
constitution du gouvernement provisoire d'Ismaïl-Kémal Bey. Le pacha et le politicien sont>tous deux des individualités sans mandat ; le gouvernement de l'un n'est pas plus légitime que celui de l'autre. Si les Cabinets de Vienne et de Rome ont souffert jusqu'ici les agissements de la diète de Vallona, ils peuvent tolérer provisoirement aussi les chevauchées d'Essad Pacha. S'ils prétendaient y mettre brusquement un terme, ils afficheraient leurs convoitises aux yeux de tous, il ne pourrait plus être question de droit» même en apparence, et le règne de la force commencerait. Quelle que soit l'ardeur des convoitises à Vienne et à Rome, il sera bien embarrassant d'être réduit à les étaler ainsi à la conférence de Londres. Le comte Mensdorf et le marquis Inîperiali trouveront à qui parler.
En tout état de cause, les représentants de la Triple- Entente ont un devoir impérieux à remplir ce soir. Nous l'avons indiqué hier avant de connaître la soumission monténégrme. Cette soumission une fois acquise, le devoir n'en est pas moins pressant : il faut que des détachements internationaux pris sur les bateaux de l'escadre internationale croisant actuellement dans l'Adriatique occupent sans retard Scutari. A l'heure actuelle, la présence de ces détachements à Scùtari n'aura plus de caractère comminatoire contre le Monténégro, mais elle en aura un autre plus important, plus durable. Elle marquera la volonté de l'Europe que le sort de l'Albanie soit réglé internationalement, et non unilatéralement. Elle signifiera que toutes les décisions de l'Europe à l'égard de cette région, aussi bien les favorables aux Etats balkaniques que les défavorables, doivent être respectées et scrupuleusement exécutées. Scutari sera incorporée à l'Albanie, c'est entendu ; mais l'Albanie instituée par l'Europe doit être un Etat destiné à vivre amicalement avec ses voisins balkaniques, et non à les étouffer.
REGLEMENT DE LA QUESTION DE SCUTARI. — OCCUPATION DE SCUTARI PAR DES TROUPES INTERNATIONALES.
6 mai 1913.
La renonciation officielle du roi Nicolas à Scutari a complètement dégagé la situation diplomatique La conférence de Londres en a pris acte hier, et en a immédiatement tiré les conclusions logiques. Après que Sir Edward Grey eût lu devant les ambassadeurs réunis le télégramme du roi, dont on trouvera plus loin la teneur, on fut unanime à le trouver satisfaisant, et personne ne parla plus de nouvelle sommation ni d'intervention isolée. On reconnut également que la place de Scutari, qui allait être évacuée par les troupes monténégrines, devait être occupée par les troupes internationales chargées d'y maintenir l'ordre, en attendant que le statut albanais fût édicté et que le nouvel État fût pourvu des rouages élémentaires indispensables à son fonctionnement. Dans l'intérêt de la prompte exécution de la décision des grandes puissances et afin d'enlever tout prétexte d'intervention aux partisans déçus des interventions isolées, il fallait que le remplacement des troupes monténégrines par les troupes internationales s'effectuât dans un délai très bref. Grâce à la présence de l'escadre internationale dans les eaux monténégrines, cela va être fait sans retard. Des instructions vont être incessalmment envoyées, si elles ne le sont déjà, aux commandants des bateaux allemands, anglais, austro-hongrois, français et italiens, pour leur prescrire de débarquer des détachements qui, sous la haute direction de l'amiral britannique, se rendront à Scutari par la voie la plus rapide. Des instructions complémen-
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taires fixeront les conditions d'occupation de la ville et les attributions précises des troupes internationales.
Voilà donc heureusement réglée l'une des deux grosses affaires albanaises qui tenaient la paix européenne en suspens. Elle est réglée suivant la méthode que nous avons indiquée dès que la chute de Scutari a paru imminente, et dont l'application plus rapMe eût épargné à l'Europe bien des appréhessions. Avec un esprit de décision dont on ne saurait trop les louer, les Cabinets de Paris et de Londres ont compris qu'il ne fallait point s'arrêter aux objections irréfléchies d'une partie de l'opinion et faire procéder à l'occupation internationale de Scutari. Aujourd'hui, nous l'espérons, le public comprendra que cette occupation internationale constitue non seulement la sauvegarde de la paix générale, mais aussi celle de l'équilibre oriental et de l'indépendance des peuples balkaniques. Les Monténégrins les plus qualifiés le reconnaissent sans ambages. « A mon avis, a déclaré hier M. Miouchkovitch, délégué du roi Nicolas à la conférence financière de Paris, la conférence des ambassadeurs doit décider sans retard l'intervention collective en débarquant des marins et en hissant le pavillon de toutes les puissances dans tous les ports de la côte albanaise. » Quand nous préconisions ces mesures il y a quelques semaines, nos contradicteurs les traitaient de ridicules et d'odieuses. Ssront-ils aujourd'hui plus Monténégrins que les représentants du Monténégro? Pour notre part, nous sommes assurés que les Serbes des deux royaumes ne se sont point mépris sur nos intentions et qu'ils se réjouissent aujourd'hui de les voir réalisées.
On ne sait combien de temps durera l'occupation de Scutari par des contingents internationaux. Mais il n'y a pas lieu de s'en inquiéter. Tant que les troupes préposées au respect des décisions de l'Europe seront là, on sera garanti
contre toute surprise de ce côté. Les frais qu'occasionnel a leur entretien seront une utile dépense et les petits irconvénients que causera à la marine des grendes pi.issEnces l'immobilisation de quelques unités seront large m.ert ccmpensés par la sécurité donnée à l 'Europe. I^endant lor gtc mps on s'est plu à se moquer ou à s'indigner de la piéser.ce des contingents des puissances protectrices de la Crète drns l'île de Minos et du petit drapeau ottcm.an planté sur un rocher de la baie de la Sude. Pourtant, ce sont ces contingents et ce petit drapeau qui ont empêché d'éckter entre la Turquie et la Grèce, avant la grande guerre balkanique, un conflit armé dont l'issue pour la Grèce, réduite à ses seules forces, eût été aussi désastreuse que celle de la guerre de 1897. Quel esi le Grec qui ne se félicite point maintenant de la politique tutélaire des nuissances protectrices de la Crète } En France et en Angleterre, toutes les personnes clairvoyantes remercieront M. Pichon et Sir Edward Grey d'avoir su discerner à temps et faire prévaloir les véritables intérêts de l'Europe. En Russie aussi, nous comptons qu'on rendra justice à ces deux hommes d'Ëtat ; les intérêts des Slaves n'ont pas été moins pris en considération que ceux de la paix.
La seconde grande affaire albanaise peut aussi être regardée, sinon comme liquidée, du moins com.me écartée. Hier, au Foreign-Office, les ambassadeurs d'Autriche- Hongrie et d'Italie n'ont élevé aucune objection qu^nd Sir Edward Grey, d'un ton grave et solennel, a déclaré « qi e le caractère d'indépendance et de contrôle international précédemment reconnu à l'Albanie par l'unanimité des grandes puissances devait être maintenu jusqu'au bout ». Aucune allusion n'a été faite à une action militaire concertée de l'Autriche et de l'Italie dans ce que la presse officieuse de ces deux pays appelait déjà « leurs secteurs albanais ».
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Aucune réserve n'a été formulée pour l'avenir. La réunion des ambassadeurs a discuté le statut albanais en ayant toujours en vue qu'il serait appliqué par des moyens exclusivement internationaux. Pour l'instant donc, une action isolée sur la côte albanaise ne semble plus à craindre. A la réflexion les Cabinets de Vienne et de Rome ont dû constater qu'ils se trouvaient en mauvaise posture pour essayer de justifier l'entreprise projetée. Toutefois, il faut se le rappeler, les préparatifs des deux expéditions combinées ne sont point arrêtés, les troupes continuent d'affluer dans les ports dalmates et à Brindisi, les bateaux-transports sont prêts à lever l'ancre. Il importe de rester attentif et prudent.
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VISITE DU ROI d'eSPAGNE A PARIS. — LES TOASTS DE l'ÉLYSÉE.
8 mai 1913.
LES toasts prononcés hier soir au dîner de gala de l'Elysée par le président de la République et le roi d'Espagne donnent la plus exacte signification du voyage de S. M. Alphonse XIII à Paris. Jamais peut-être toast officiel n'a été plus précis dans la concision, plus juste dans la traduction des sentiments, plus animé d'éloquence contenue et de grâce aisée que l'allocution de bienvenue de M. Poincaré à l'hôte de la France. Le parfait accord entre les paroles et la pensée est sensible de la première à la dernière phrase. Ce n'étaient point compliments de circonstance et M. Poincaré était visiblement heureux de l'occasion d'exprimer ce qu'il disait. Il avait la conscience d'avoir travaillé en bon ouvrier au rapprochement de deux pays et il possédait la certitude de l'approbation de la France. En se reportant au temps troublé où il avait été appelé à prendre la présidence du Conseil et le portefeuille des affaires étrangères, il pouvait éprouver une légitime
satisfaction de l'œuvre accomplie dans un court intervalle. Depuis bien longtemps, en effet, les relations entre la France et l'Espagne n'ont été aussi cordiales qu'aujourd'hui. Ce n'est pas d'hier, comme l'a dit le président de la République « que les deux grandes nations voisines ont compris l'étroite solidarité de leurs intérêts et les raisons permanentes de leur amitié traditionnelle. » Mais trop souvent dans le cours de l'histoire cette intelligence a été obscurcie. De l'un et l'autre côté des Pyrénées, des passions mesquines ont été mises parfois au service d'une politique compliquée. Aujourd'hui, aucun germe de désaccord ne subsiste plus entre les deux pays. Seule l'affaire inarocaine pouvait encore les diviser. Réglée en principe en 1904, elle l'est pratiquement, définitivement, depuis l'année dernière. Il ne reste plus qu'à « collaborer désormais avec une mutuelle confiance à une œuvre de civilisation et de paix ». C'est cette idée de collaboration nécessaire qui avait inspiré les négociateurs de 1904 ; c'est elle qui a présidé à l'élaboration de la convention de 1912 et c'est elle encore qui guidera les deux gouvernements à l'avenir. La politique d'opposition des intérêts français et espagnols au Maroc est irrémédiablement condamnée et ses anciens partisans, dans l'un et l'autre pays, désavouent publiquement leurs erreurs. Aucune inquiétude ne peut plus subsister à ce sujet.
Mais, avant d'être voisines en Afrique, la France et l'Espagne le sont en Europe et ce voisinage implique un enchevêtrement d'intérêts. Cet enchevêtrement ne va guère sans quelques froissements. Aussi ne doit-on point s'étonner que des nations rivales aient cherché à en tirer parti pour neutraliser et affaiblir les deux pays. Sous le règne d'Alphonse XII, de grands efforts avaient été tentés dans ce sens. Aux débuts du règne d'Alphonse XIII, un travail
analogue avait été commencé. Mais le jeune souverain ne s'est jamais départi d'une absolue loyauté envers sa voisine. Avant la réconciliation franco-espagnole, il pouvait hésiter sur le véritable intérêt de l'Espagne. Depuis les accords de 1904, le doute n'était plus permis. Pays maritime, deux fois voisine de la France, l'Espagne ne pouvait entrer dans un système qui risquait de la mettre en conflit à la fois avec la plus grande puissance maritime du globe et sa voisine continentale et africaine. Elle n'eût couru ce risque qu'au cas où elle eût reconnu en France l'existence d'un péril pour elle. Or, ce péril est chimérique ; une expérience récente a prouvé que l'opinion publique française n'hésite point à balayer les hommes enclins à céder à de mauvaises tentations. La France n'admettra jamais plus qu'on la brouille avec ses voisins d'outr.-Pyrénées ; elle sait trop ce que lui ont coûté ces aberrations.
Mais l'amitié doit-elle revêtir une forme plus concrète ? On se l'est beaucoup demandé depuis quelques mois. A cet égard, les sentiments fraternels dont a parlé hier soir Alphonse XIII valent certainement bien des parchemins. Deux politiques peuvent être orientées vers le même, but sans engagements formels ; elles peuvent librement associer et combiner leurs efforts. Dès aujourd'hui on peut être assuré que ce sera le cas pour celles de l'Espagne et de la France. En rappelant la part personnelle prise par M. Poincaré à la conclusion des récents accords, Alphonse XIII a exprimé sa joie de voir « élargie la voie qui permettra aux deux pays d'affermir chaque jour davantage les nombreux liens qui les unissent et de rendre plus étroite leur collaboration à l'œuvre de faix et de progrès ». La parole de ce chevaleresque souverain nous atteste que cette collaboration sera aussi loyale de sa part que de la nôtre.
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