L ACCORD BULGARO-ROUMAIN
10 mai 1913»
On vient enfin de publier l'accord conclu à Saint-Pétersbourg entre la Bulgarie et la Roumanie sous les auspices de M. Sazonof et des ambassadeurs accrédités près de Nicolas II. Il y a plusieurs semaines déjà, on avait annoncé l'heureuse issue de ces négociations extrêmement délicates qui n'avaient pu aboutir tant que les représentants des deux pays en cause étaient restés face à face. Néanmoins aucun texte n'avait été publié. On s'était contenté de dire que la Roumanie obtenait Silistrie avec tout le périmètre des forts de la place et que ses acquisitions, en dehors de ce petit territoire, se bornaient à l'annexion des deux pointes bulgares faisant saillie dans la Dobroudja le long de la frontière Silistrie-mer Noire ; on assurait alors que la frontière sur la mer Noire n'était point modifiée. Dans l'intervalle, ces dispositions ont-elles été modifiées ou bien a-t-on seulement voulu préparer peu à peu l'opinion bulgare à un sacrifice plus grand ? Toujours est-il que les clauses du e xte communiqué ce matin par l'agence Reuter sont sensiblement plus favorables à la Roumanie. Voici ce document*:
. Bucarest, le 9 mai. — Le protocole de l'accord entre la Roumanie et la Bulgarie, signé à Saint-Pétersbourg, est conçu dans les termes suivants :
Il est convenu ce qui suit :
lO La ville de Silistrie, avec toutes ses fortifications, sera cédée à la Roumanie, ainsi que tout le terrain qui s'étend à trois kilomètres au-delà des forts, c'est-à-dire compris dans un rayon approximatif de treize ki\praètres à partir de la limite de la ville. La frontière future de la Dobroudja partira d'un point appelé Popina, sur le Danube, lequel point sera cédé à la Roumanie ;
2° Considérant que les frontières géographiques naturelles sont les frontières les plus sûres entre les pays ;
Considérant d'autre part que le traité de Berlin de 1878 cédait à la Roumanie une portion de la Dobroudja sans lui assurer la possibilité de la défendre, il n'est que juste de réparer l'injustice causée à la Roumanie en 1878, et de lui concéder une frontière naturelle qui suivra les sommets des montagnes de Babouk, d'x^flatar et de Bey-Bunar jusqu'à un point nommé Kokardja.
3° D'un autre côté, prenant en considération l'opposition du gouvernement bulgare qui, pour des raisons intéressant la défense du port de Varna, ne peut pas céder tout le golfe qui s'étend jusqu'au promontoire de Kali-Akra, la frontière de la Dobroudja vers la mer Noire, depuis Kokardja, suivra le sommet des montagnes Karalès et Gargaluk jusqu'au cap Chabla, qui demeurera en territoire bulgare.
Si l'on se reporte aux cartes, on constate que la frontière bulgaro-roumaine, au lieu d'être rectifiée seulement autour de Silistrie et à la base des deux petits triangles sus- • mentionnés, doit être modifiée du Danube jusqu'à la mer Noire. Le nouveau point frontière sur le Danube, Popina, est situé à peu près â égale distance de Silistrie et de Tutrakan (Turtucai sur les cartes roumaines), c'est-à-dire à vingt kilomètres environ de l'une et l'autre de ces deux villes. D'autre part, le cap Chabla, qui va séparer les deux pays sur la Mer Noire, est approximativ^ement à 20 ou 25 kilomètres au sud de la frontière actuelle. A s'en fier aux cartes que nous avons sous les yeux et où ne figurent pas tous les points indiqués dans le protocole d'accord, la ligne joignant les deux points extrêmes de Popina et de Chabla serait une ligne légèrement brisée, s 'infléchissant vers le sud jusqu'au mont KLaralès et devenant ensuite presque horizontale jusqu'à la mer.
La Roumanie obtient ainsi une triple satisfaction. Tout d'abord, elle acquiert Silistrie, dont la cession était devenue pour elle un point d'honneur. Nous ne croyons pas que la possession de cette place ait pour la Roumanie autant d'importance qu'on l'a soutenu à Bucarest. Par exemple, nous n'apercevons pas l'opportunité de la construction d'un Rouveau pont sur ce point du Danube ; dans cette direction,
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le pont de Cerna voda suffit à tous les besoins, et ce serait sensiblement plus à l'ouest qu'une nouvelle voie de communication franchissant le grand fleuve présenterait une utilité véritable. Mais Silistrie est une ville historique, et sa possession flattera l 'amour-propre national en même temps qu'elle rassurera les militaires en Roumanie. En second lieu, la fixation d'une nouvelle frontière naturelle suivant la ligne de faîte des montagnes (ou plutôt des collines, car on ne peut guère parler de montegnes en cette région) achèvera de dissiper les inquiétudes des Roumains sur les facilités d'invasion de la Dobroudja ; la valeur des territoires annexés est médiocre, mais leur situation est intéressante. Le port de Constantza, dont la prospérité augmente chaque année, sera mieux à l'abri d'une incursion. Enfin,, sur la mer Noire, Mangalia, où l'on pourrait créer un magnifique autre port, au lieu d'être située à quelques kilomètres de la frontière bulgare, en devient assez éloignée pour pouvoir être efficacement protégée. Ainsi, sur toute sa face méridionale, la Dobroudja cesse d'être exposée aux risques qu'on redoutait pour elle. Elle prend une plus grande valeur sans que la Bulgarie, en dehors de Silistrie^ éprouve une perte appréciable. En comparaison des immenses acquisitions en Thrace et en Macédoine, l'abandon de Silistrie, est vraiment peu de chose et le peuple bulgare le ratifiera sans doute sans trop maugréer.
En Roumanie, par contre, une campagne s'organise contre la nouvelle convention. Les vieux conservateurs mécontents qui suivent l'ancien chef du parti, M. Pierre Carp, et l'ancien ministre de la guerre, M. Nicolas Philipesco, ont réuni une sorte de congrès de protestation. Ils crient à la duperie, ils réclament la guerre. Ils ont toujours voulu la guerre depuis le commencement de la crise et> sous ce rapport, restent fidèles à eux-mêmes. Fanatiques
de l'alliance autrichienne, aveuglément confiants dans la Triplice, pour eux, le Bulgare c'est l'ennemi. Heureusement, ils ne forment qu'un petit groupe sans influence sur les masses. Le grand public partage incontestablement l'opinion de M. Take Jonesco, le chef du parti conservateur démocrate, ministre de l'intérieur dans le Cabinet Majoresco, qui voit dans les Bulgares un peuple ami avec lequel la Roumanie doit entretenir des relations confiantes et cordiales. Au cours de cette crise, M. Take Jonesco a déployé de véritables qualités d'homme d'Etat et son autorité a singulièrement grandi. Il a gagné à sa manière de voir ses collègues vieux-conservateurs et l'opinion publique. Il réussira certainement à faire ratifier par le Parlement l'accord avec la Bulgarie. Si MM. Carp et Philipesco recouraient aux émeutes de manifestaiits à gages pour exercer une pression sur le gouvernement, M. Take Jonesco connaît la manière de rendre inoffensives ces manœuvres d'adversaires sans scrupules.
RÉPONSE DES BALKANIQUES AUX GRANDES PUISSANCES AU SUJET DES CONDITIONS DE PAIX.
' 13 mai 1913.
Les quatre gouvernements balkaniques ont remis hier aux représentants des grandes puissances à Sofia, Belgrade, Athènes et Cettigné la réponse suivante à la dernière note des puissances :
Les gouvernements alliés ont eu Vhonneur de recevoir la communication du iS avril (i^^ f^ai) dans laquelle les grandes puissances prennent note de l'acceptation par les quatre États balkaniques des bases de paix formulées dans leur note collée-
tive et les invitent à cesser les hostilités et à désigner leurs plénipotentiaires, ainsi que Vendrait oii seront conduites les négociations de paix.
Les grandes puissances répètent dans cette communication qu^ elles n' admettent pas de réserves en ce qui concerne la délimitation de rAlbanie et les îles. Cependant les alliés ne peuvent pas croire que, dans la médiation proposée, on ait rintetition de refuser de leur permettre de discuter des questions affectant leurs intérêts vitaux et résultant de la guerre victorieuse de libération qu'ils ont entreprise.
Toutefois la différence des points de vue ne devrait pas retarder les négociations en vue de la conclusion de la paix, et les gouvernements alliés, dans leur désir de se conformer aux mesures prises par les grandes puissances, se déclarent prêts à cesser les hostilités et indiquent Londres comme lieu de réunion de la conférence de paix pour laquelle ils désignent les mêmes plénipotentiaires que précédemment.
Cette réponse n'implique point une acceptation inconditionnelle des futures décisions des grandes puissances. Elle ne semble pas devoir être suivie, comme plusieurs de nos confrères l'annoncent ce matin, de la très prochaine signature d'un véritable traité de paix. Dans leur réponse, les Balkaniques se réfèrent à la « médiation proposée » et non à à une sorte d'arbitrage des puissances. Ils se déclarent prêts à suspendre les hostilités et désignent des plénipotentaires à la conférence de paix de Londres. Cela suppose nécessairement de leur part l'intention de participer aux négociations et par conséquent de débattre les conditions de la paix. En conséquence, l'instrument diplomatique qui va être signé à la suite de l'acceptation des conditions de la médiation ne sera point un traité définitif de paix. Qu'il stipule formellement ou non dans son premier article le rétablis-
LA PAIX TURCO-BALKANIQUE igt
sèment de la paix entre les belligérants, il ne peut constituer que des préliminaires de paix, qui devront être forcement complétés par un traité ultérieur où les nombreuses questions laissées en suspens dans les préliminaires seront réglées définitivement.
Seulement, dans les circonstances actuelles, qui sont vraiment exceptionnelles dans l'histoire du droit des gens, la convention sur le point d'être conclue aura une portée plus étendue que celle de préliminaires ordinaires. En fait, elle arrêtera complètement les hostilités entre les belligérants. Il y aura non simple armistice, mais cessation de l'état de guerre entre la Turquie et les alliés balkaniques ; les cinq États contractants, au lieu de laisser leurs troupes derrière certaines lignes déterminées, les disloqueront à leur convenance avec la certitude que les opérations militaires ne reprendront en aucun cas. La Turquie s'en est absolument remise aux puissances du soin de défendre ses intérêts ; dans le cas où des dissentiments s'élèveraient au sujet des détails des conditions de la paix, c'est avec les grandes puissances que les Balkaniques devraient s'arranger. Les médiateurs sont investis d'un double rôle ; ils sont seulement médiateurs à l'égard des Balkaniques tandis qu'ils sont à la fois médiateurs et fondés de pouvoirs, ou arbitres, de la part de la Turquie. Cette situation ne rentre probablement dans aucune des catégories prévues par les manuels de droit des gens ; mais elle est.
En tout état de cause et de quelque nom qu'on désigne les traités à intervenir, la paix, la véritable paix, celle qui réglera non seulement la cessation des hostilités, mais aussi le nouveau statut balkanique, ne sera pas conclue avant plusieurs mois. Ce ne sont point des semaines, mais des mois qu'il faudra pour résoudre les litiges relatifs à la délimitation de l'Albanie, à l'attribution et au régime des îles
de la mer Egée, à toutes les questions d'ordre financier et à de nombreuses autres. Les travaux de la conférence de la paix à Londres et de la conférence financière à Paris sont destinés à retenir longtemps l'attention publique.