‹ L'Europe au jour le jour (volume 2)Chapitre 50 sur 112 · DE M. PICHON · texte numérisé non relu

DE M. PICHON

17 mai 1913.

Au moment où une partie de l'opinion publique, induite en erreur sur le véritable caractère de la démonstration navale projetée dans les eaux monténégrines, manifestait des inquiétudes au sujet de cette opération tutélaire, un député, M. Guernier, annonça son intention d'interpeller M. Pichon sur la politique suivie par la France dans le conflit balkanique. Destinée, dans la pensée de son auteur, à détourner le gouvernement français de toute participation à la démonstration navale, la perspective de cette interpellation ne troubla pas le moins da monde M. Pichon. La démonstration eut lieu conformément aux décisions prévoyantes prises à l'unanimité par la conférence de Londres et, grâce à elle, aussitôt après la reddition de Scutari, les puissances se trouvèrent en mesure de procéder à l'occupation de cette place par des contingents internationaux. La paix générale fut préservée, la question de Scutari réglée à l'amiable et l'avenir de l'Albanie réservé au lieu d'être abandonné gratuitement aux deux grandes puissances adriatiques quj cherchent à rejeter du littoral albanais les Serbes et les Grecs. Venant hier en discussion à la Chambre, l'interpellation de M. Guernier avait perdu son intérêt initial ; elle

a eu pour principal effet de procurer à M. Pichon un grand succès parlementaire.

Avec la magnifique assurance d'un homme irresponsable, animé d'ailleurs d'excellentes intentions, M. Guernier distribua le blâme et l'éloge et répartit les dépouilles ottomanes entre les vainqueurs. C'est chose facile à faire du haut d'une tribune. L'iriterpellateur parla plus utilement quand il signala le péril auquel la suppression des capitulations dans la Turquie d'Europe va exposer nos établissements hospitaliers et scolaires dans les régions annexées par des peuples amis et sympathiques, mais cédant facilement à la fougue du nationalisme et aux inspirations ' du particularisme. M. Pichon avait cause gagnée quand il prit la parole. Toute la ChamBre avait présents à l'esprit les derniers événements, et ne pouvait méconnaître l'importance des services rendus à la politique générale de paix et d'équilibre par la diplomatie française au cours de ces derniers mois. S'en tenant aux faits et aux réalités, M. Pichon retraça en quelques traits lumineux la situation générale de l'Europe au moment où éclata le conflit balkanique et prouva qu'à travers toutes les péripéties mouvantes des événements, la France, d'accord avec ses alliés et am's, s'était constamment inspirée des mêmes principes en ayant en vue le même but. Les prétendues contradictions qu'on s'est plu à relever dans la politique de la Triple-Entente ne sont que des applications successives de ces principes appropriées à des circonstances diverses, indépendantes de la U volonté de la France. Les puissances de la Triple-Entente

se sont proposé pour but « d'arriver aussi promptement que possible au terme de la guerre qui mettait aux prises les Etats balkaniques et la Turquie, d'empêcher que cette guerre se généralise, d'assurer pour cela l'entente de l'Europe, de prévenir toute action isolée qui aurait compromis Gauvain. — t. V. 13

et peut-être ruiné cette entente, de résoudre, par des transactions indispensables, les problèmes susceptibles de nous conduire au conflit ».

Jusqu'ici ces résultats ont été atteints, on sait au milieu de quelles inquiétudes et à travers quelles difficultés. Au début du conflit, au mois d'octobre, personne ne croyait que les grands remaniements acquis aujourd'hui fussent réalisables sans une conflagration générale. Si pourtant tant d'obstacles jugés insurmontables ont été vaincus, on le doit à la patience, à l'esprit de suite, à la loyauté, à l'équité des hommes d'État et des diplomates qui ont suivi imperturbablement leur voie sans se laisser détourner par des cri- ' tiques irréfléchies. A ce propos, M. Pichon a rendu un hommage mérité aux réunions des ambassadeurs à Londres et à Saint-Pétersbourg, et à Sir Edward Grey « l'homme éminent qui a tout fait pour le maintien de la paix européenne ». Les applaudissements dont ce juste tribut d'éloges a été salué par la Chambre seront certainement entendus à Londres, de même que ceux qui ont accueilli le passage relatif à M. Sazonof auront leur écho en Russie. L'attitude du ministre des affaires étrangères de Russie dans l'affaire monténégrine a été d'un rare courage et son mémoire sur la question de Scutari constitue un acte politique dont toute l'Europe doit lui être reconnaissante. M. Pichon a eu raison de le dire très haut. En pareilles circonstances, le courage réussit toujours. Celui de M. Pichon a trouvé aussi sa récompense à la séance d'hier ; la Chambre a témoigné par d'unanimes marques d'assentiment son approbation de toute la politique suivie dans l'affaire de Scutari comme sur le Bosphore.

En terminant, le ministre n'a pas dissimulé la gravité des questions encore en suspens. Il a déclaré qu'il les traiterait « avec la conscience du droit des nationalités, avec le

souci constant de nos intérêts, avec l'esprit de modération et de conciliation dont nous nWons cessé de faire preuve, avec la pensée d'éviter que d'autres problèmes se posent après le problème de Turquie d'Europe, avec la volonté d'être justes et prévoyants, de ménager la Turquie malheureuse et d'assurer son développement économ'que sans priver les États alliés du profit légitime de leurs victoires ». Ce programme est excellent et le Cabinet Barthou s'y tiendra fermement. La Chambre ne pouvait songer à le discuter point par point à propos de l'interpellation de M. Guernier ; du reste, le gouvernement n'aurait pu entrer dans le détail sans sortir de son rôle et de la discrétion obligatoire. Mais M. Denys Coqhin, dont le dévouement éclairé aux intérêts français en Orient s'exerce en toute occasion, a tenu à recevoir des précisions sur les bruits d'accords anglo-turc et anglo-allemand à propos du chemin de fer de Bagdad et du golfe Persique et sur les mesures que la France compte prendre en vue de sauvegarder ses intérêts propres en Asie Mineure.

M. Pichon a saisi avec empressement cette occasion de rassurer M. Denys Cochin et l'opinion publique un peu troublés l'un et l'autre par des articles alarmistes. La conclusion d'un accord anglo-turc relatif à l'achèvement du chemin de fer de Bagdad ne menace aucun de nos intérêts ; elle peut, au contraire, les favoriser si, comme c'est le cas, nous sommes tenus au courant des négociations. Par la faute de la Russie, alors imprévoyante, et non faute de prévoyance de notre part, nous avons autrefois omis de participer à la grande entreprise du Bagdad. Ce n'est poin^ une raison de persévérer dans l'erreur et de continuer de nous opposer, vainement, à l'exécution d'une œuvre utile en elle-même et qui sera sûrement achevée. Nous devons au contraire nous arranger de manière à ce que l'œuvre ne

tourne point contre nous et tirer le meilleur parti de la situation actuelle. C'est certainement le désir du gouvernement français. M. Pichon l'a déclaré en termes très nets : « Sans rien entreprendre ou rien désirer qui ne soit d'accord avec le principe de la souveraineté de la Turquie, nous saurons veiller, a-t-il dit, à ce que notre situation traditionnelle dans son empire ait toutes les garanties qu'elle doit avoir et tout le développement légitime qu'elle comporte. » Ces assurances suffisent. Le programme de ce développement n'est point de ceux qui se discutent à la tribune ni dans la presse.

LES NEGOCIATIONS ORIENTALES. — LA QUESTION DES . ' PRÉLIMINAIRES DE PAIX.

19 mai 1913.

La conférence des ambassadeurs se réunit de nouveau demain mardi à Londres. Elle va se trouver en présence d'une situation presque identique à celle d'il y a dix jours,, c'est-à-dire très confuse. Mais cette confusion provient d'un malentendu qu'il est facile de dissiper. En effet, depuis des semaines, on s'obstine à confondre les préliminaires de paix avec le traité de paix définitif. Ces deux sortes de conventions internationales ont pourtant des caractères essentiellement différents. Les préliminaires posent quelques principes généraux et quelques conditions spéciales qui doivent servir de bases aux négociations de paix, le traité final, au contraire, règle définitivement les questions litigieuses et oblige à perpétuité les parties contractantes. Or, que se passe-t-il maintenant ? Il semble que les puissances médiatrices, en invitant les belligérants à signer

les préliminaires de paix, prétendent les obliger à souscrire d'avance, sans réserves, à toutes les solutions sans exception qu'elles adopteraient par la suite. Naturellement, ceux des belligérants qui se préoccupent particulièrement de certaines questions capitales pour eux ne veulent pas signer avant de savoir dans quel sens ces questions seront tranchées. Et Ton tourne ainsi dans un cercle vicieux. Si l'on persiste dans ce système, les signatures ne seront pas apposées avant des mois au bas du traité. Il n'est qu'un moyen de sortir de là : revenir à la logique et à la méthode ordinaire.

Il faut commencer par signer des préliminaires de paix conformes à la dernière note des puissances médiatrices en prenant acte, dans un protocole annexe, des desiderata formulés par certains belligérants. On obtiendra ainsi la cessation immédiate des opérations de guerre et le retour à un état de choses normal. Ensuite les puissances médiatrices examineront une à une les questions en suspens et celles-ci une fois résolues, s'efforceront d'imposer leurs solutions. Déjà la Turquie a remis ses pleins pouvoirs aux médiatrices ; il ne restera plus à convaincre que les alliés. Sans doute ce ne sera point très facile, mais on ne voit pas comment il serait plus facile de les persuader aujourd'hui de s'en remettre sans aucune réserve à la décision des puissances. On a trop dit à l'Europe qu'on était sur le point de signer la paix. On n'en est pas encore là. On n'est pas en état de signer autre chose que des préliminaires. Il convient donc actuellement de borner son ambition. Comme nous le disions mardi dernier, ce ne sont pas des semaines, mais des mois qu'il faudra pour mettre sur pied le traité définitif de paix.

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