AU SÉNAT
27 ma 1913.
Malgré la suspension d'armes entre la Bulgarie et la Turquie et la cessation des hostilités turco-balkaniques
dans le reste de la Turquie d'Europe, jamais la situation n'a été plus embrouillée. A la séance d'hier de la conférence de Londres, on n'a rien réglé et, quoiqu'on annonce chaque jour la signature des préliminaires de paix pour le lendemain ou le surlendemain, on n'aperçoit toujours pas quand cette signature aura lieu. Bien plus, il y a sujet de craindre que, les préliminaires une fois conclus entre les belligérants, les alliés entrent en conflit entre eux. Déjà de déplorables chocs ont eu lieu entre les troupes bulgares, d'une part, et les troupes grecques et serbes, d'autre part. Des corps considérables sont massés sur la lisière des territoires macédoniens occupés par les alliés. A Sofia les esprits sont très excités et l'on parle de porter l'armée de Tchataldja sur le Vardar aussiôt après la conclusion des préliminaires avec la Turquie. A Belgrade et Athènes, l'opinion publique est également énervée. A lire la presse de ces trois pay?, on croirait qu'ils sont en guerre plutôt entre eux qu'avec la Turquie. Comme l'a dit hier M. Pichon au Sénat, au cours de la discussion du budget des affaires étrangères, le spectacle de ces divisions cause l'impression la plus pénible. Les Balkaniques risquent en ce moment de perdre la plus grande partie des avantages de leur glorieuse campagne et de créer en Orient un nouvel état de choses aussi inquiétant que l'ancien, sinon davantage, pour la* paix générale.
Nous n'entrerons pas dans le détail des querelles de frontières et de partage de territoires qui menacent de remettre la péninsule en feu. Nous ne sommes point compétents pour fixer la part de chacun. Mais nous devons déclarer aux Etats balkaniques que, s'ils ne réussissent pas à se mettre d'accord à l'amiable, la France leur refusera tout concours financier de n'importe quel ordre. Elle s'abstiendra totalement de leur faciliter les opérations financières qui s'imposent impérieusement à eux aussi longtemps
que leurs différends n'auront point été réglés amicalement. La France n'aurait aucune raison d'aider à la reconstitution ou à l'accroissement des forces de pays qui troubleraient la paix générale ou iraient s'agréger à des groupements rivaux en vue de satisfaire des ambitions particulières. Elle ne saurait voir sans horreur des combats fratricides entre les alliés d'hier ; elle ne s'en rendra point complice en procurant le nerf de la guerre aux combattants. Nous ne pourrions pas non plus assister indifférents à des luttes d'où sortirait on ne sait quel nouveau statut oriental. Si les Balkaniques ne parviennent point à s'entendre entre eux, ils doivent s'en remettre à l'arbitrage.
M. Pichon a adressé hier un avertissement du même genre à la Sublime Porte. Comme on sait, l'Allemagne a déjà réglé la plupart de ses affaires asiatiques avec la Turquie, et l'Angleterre est sur le point d'en faire autant. La France n'y a pas d'objection. Son rôle n'est point d'entraver d'une manière inconsidérée, suivant l'expression du ministre des affaires étrangères, l'action légitime des puissances qui peut s'exercer à côté de la nôtre. Par contre, nous devons défendre nos intérêts propres dans l'Asie ottomane avec la même énergie et le même succès. Nous ne pourrions pas souffrir qu'après avoir donné satisfaction à d'autres puissances, la Turquie ne nous satisfît point, d'autant moins que nos demandes ont toutes pour objet la consolidation et la prospérité de l'empire. Malheureusement, il est encore, au sein du comité Union et Progrès, des hommes très influents qui continuent de s'imaginer que la mission de la France dans le monde est de se plier à tous leurs caprices. Ces hommes ont pardonné au Cabinet de Berlin ses abandons successifs et ses mauvais conseils ; ils ne lui tiennent rancune de rien et sont d'autant plus dociles à son égard qu'ils ont été plus éprouvés. Envers la France au
contraire, qui a donné à la Turquie depuis cinq ans des preuves répétées d'une amitié fidèle et d*où sont venus les meilleurs conseils, on tient un langage amer, presque haineux. On dirait vraiment que c'est nous qui sommes responsables des malheurs de l'empire et que les mauvais génies de la politique ottomane sont nos victimes. Nous ne laisserons pas intervertir ainsi les rôles. Nous prétendons aux mêmes égards que les autres grandes puissances. Nous ne nous laisserons point arracher insidieusement certains consentements qu'il faudra nécessairement obtenir de nous. « Si les satisfactions auxquelles nous avons droit, a déclaré M. Pichon, ne nous étaie'iit pas accordées, il y a des concours qu'à notre tour nous serions incapables d'accorder. » Toute la France ratifiera ces paroles. Nous n'avons point à nous immiscer dans les affaires intérieures ottomanes ; mais, quels que soient les hommes au pouvoir à Constantinople, nous -veillerons à ce qu'ils prennent les intérêts légitimes français en sérieuse considération.