SOMMATION AUX BALKANIQUES DE SIGNER LE TRAITE DE PAIX AVEC LA TURQUIE
28 mai 1913.
Sir Edward Grey vient de mettre les délégués balkaniques de Londres en demeure de signer les préliminaires de paix, ou plutôt le document en vertu duquel les grandes puissances sont chargées d'exercer la médiation entre la Turquie et les alliés à des conditions déterminées. Cette invitation a été adressée hier par le chef du Foreign Office aux chefs des délégations bulgare, serbe et grecque, à la suite de la séance tenue lundi par les ambassadeurs. Les
ambassadeurs ont enfin reconnu qu'on ne signerait jamais si chaque belligérant voulait introduire dans le texte proposé les modifications répondant à ses intérêts particuliers et qu'il fallait revenir à la méthode de la médiation imprudemment abandonnée en se résignant à consigner les accords définitifs dans un second traité élaboré à loisir.
Les Bulgares se sont déclarés prêts à signer sans délai. Cela est naturel. Leur nouvelle frontière avec la Turquie est déjà fixée avec assez de précision pour qu'ils n'aient à redouter aucune surprise désagréable de ce côté. D'autre part, ils n'ont point de contestation territoriale avec l'Europe et la médiation des grandes puissances ne peut rien leur enlever de ce qu'ils tiennent pour acquis. Les seuls différends qu'ils aient sont des questions de frontières avec leurs alliés. Or, même sous ce rapport, la signature des préliminaires favorise la Bulgarie, car elle lui permet de retirer ses troupes de la Thrace orientale pour les reporter à l'Ouest dans les parages litigieux. Les trois autres alliés sont bien moins pressés de signer, et on le comprend. La Serbie, il est vrai, n'élève point d'objection irréductible. En efïet, la question de la frontière serbo-albanaise est déjà tranchée et le Cabinet de Belgrade a reçu des promesses rassurantes sur les autres dispositions d'ordre européen du traité définitif. Mais, en ce moment, la Serbie a partie liée avec la Grèce qui est aussi inquiète pour sa frontière albanaise que pour sa frontière bulgare. La Grèce ne peut se décider à s'en remettre à l'Europe du soin de fixer son lot dans l'Epire proprement dite et dans l'Epire albanaise et le Cabinet de Belgrade marche en cette affaire avec celui d'Athènes dans l'espoir d'obtenir son concours lors du partage des territoires macédoniens avec la Bulgarie, Quant au Monténégro, Sir Edward Grey ne semble pas mettre en doute son acquiescement.
En conséquence, les délégués serbe et grec ont répondu à Sir Edward Grey qu'ils devaient demander des instructions à leurs gouvernements. Il est à souhaiter que ces instructions parviennent promptement à Londres et qu'elles autorisent MM. Novakovitch et Gennadius à signer. Dans l'état actuel des choses, ni les Serbes ni les Grecs n'ont intérêt à concentrer sur eux les responsabilités d'un ajournement indéfini des négociations. On ne voit guère ce qu'ils y gagneraient. Par contre, on voit bien ce qu'ils. y perdraient. Sir Edward Grey a déclaré hier en termes assez crus que les délégués des pays qui ne voudraient pas signer n'auraient plus rien à faire à Londres : « Signez ou partez », aurait-il dit en substance. Il a ajouté que les États réfractaires ne devraient pas compter sur la bienveillance des grandes puissances. Or cette bienveillance sera indispensable à la Grèce lors du règlement définitif de la question albanaise et de celle des îles de la mer Egée. Elle ne lui sera guère moins utile, ainsi qu'à la Serbie, quand les alliés procéderont au partage des dépouilles ottomanes. En de nombreuses circonstances, les grandes puissances auront maintes occasions de témoigner efficacement leurs sympathies. Plus la Grèce et la Serbie montreront de confiance envers les puissances, mieux elles seront assurées de voir défendre leurs revendications légitimes. Est-ce avec leurs propres moyens qu'elles comptent faire prévaloir leurs diverses prétentions en présence d'une Europe indisposée et d'une Bulgarie hostile ? Les amis les plus anciens et les plus dévoués de la Serbie et de la Grèce désirent ardemment qu'elles défèrent à l'invitation de Sir Edward Grey.
2o6 L'EUROPE AU JOUR LE JOUR