EXPOSE DE M. PACHITCH DEVANT LA SKOUPCHTINA
29 mai 1913.
Le président du Conseil serbe, M. Pachitch, a présenté hier à la Skoupchtina un très remarquable exposé du différend serbo-bulgare. Il s'est exprimé avec une grande modération et tout son discours donne l'impression d'une loyauté parfaite. Après avoir lu le long compte rendu télégraphié ce matin, il est impossible de n'être pas frappé de la force des arguments du Cabinet de Belgr-ade. Jusqu'ici le public européen avait entendu surtout la thèse bulgare que des informations régulières de Sofia soutenaient habilement. Il était nécessaire que la thèse serbe fût également connue.
L'alliance serbo-bulgare résulte d'une convention politique conclue au commencement de mars 191 2 et de trois conventions militaires signées le 2 juillet, le 5 et le 28 septembre 191 2. La convention politique prévoyait, pour le cas d'une guerre heureuse contre la Turquie, la répartition des territoires conquis suivant deux principes : tous les territoires au nord et à l'ouest du Char-Dagh devaient devenir serbes, tous ceux situés à l'est de la Strouma et des Rhodopes devaient devenir bulgares ; les territoires compris entre le Char-Dagh, les Rhodopes, l'archipel et le lac d'Ochrida constituaient une zone contestée pouvant être organisée en province autonome ou partagée entre les vainqueurs. En cas de partage et de désaccord entre les copartageants, un arbitrage devait décider : les deux parties s'engageaient à accepter comme frontière définitive la ligne que les arbitres, dans les limites ainsi définies, estimeraient répondre le mieux aux droits et aux intérêts des deux par-
ties. Andrinople et la région à l'est d'Andrinople restaient en dehors de ces stipulations ; au contraire, l'accès territorial de la Serbie à l'Adriatique était prévu. Enfin, la- Bulgarie s'engageait à mettre en ligne sur le Vardar cent mille hommes destinés à coopérer avec l'armée serbe.
Comment ces clauses furent-elles exécutées ? Tout d'abord, à la veille de la guerre, la Bulgarie déclara n'être pas en état de fournir les cent mille hommes promis. La Serbie dut s'incliner et mettre sous les armes un surcroît de troupes correspondant ; au moment de livrer le grand combat, on ne pouvait songer à s(j disputer entre Belgrade et Sofia. Ensuite, après les premiers grands succès des alliés, quand la Macédoine et la Thrace furent conquises presque entièrement, à l'exception de Janina, de Scutari, de la presqu'île de Gallipoli et de la région de Constanti- "nople, la Bulgarie refusa de signer la paix avec la Turquie quoique celle-ci consentît à céder tous les territoires prévus dans la convention serbo-bulgare. Enhardie par la victoire, elle réclama tout le vilayet d'Andrinople jusqu'à Tchataldja. C'est sa persistance dans cette revendication qui empêcha la signature de la paix dès la seconde quinzaine de novembre. Or Andrinople résistait avec succès et devait tenir encore plusieurs mois. Depuis la fin de novembre jusqu'à aujourd'hui, la guerre a été continuée dans l'intérêt excUisit des Bulgares en \Tie de résultats qui n'étaient pas prévus dans la convention d'alliance. Malgré cela, les Serbes et les Grecs aidèrent efficacement les Bulgares pendant cette seconde période. La flotte grecque rendit à ces derniers d'immenses services. Quant aux Serbes, sans qu'ils y fussent le moins du monde obligés, ils envoyèrent devant Andrinople cinquante mille hommes et un parc de grosse artillerie qui faisait complètement défaut aux assiégeants.
La prudence eût voulu qu'à ce moment les alliés préci-
sâssent leurs accords. Mais le Cabinet de Belgrade préféra ne pas soulever de discussion en pleine guerre. Il donna à son allié tous les concours possibles, sans marchander, dans l'espoir que la Bulgarie reconnaîtrait à son tour, sans chicaner, l'équité d'une nouvelle répartition territoriale. Grâce à ce concours, Andrinople tomba et la Bulgarie s'empara d'une province considérable dont l'annexion n'avait pas été convenue. Par contre, dans l'intervalle, l'Europe exigeait que les Serbes évacuassent les territoires albanais conquis avec leurs seuls moyens et compris dans la répartition conventionnelle de mars 191 2. Ainsi l'un des deux alliés gagnait ce qui ne lui avait pas été promis alors que . l'autre perdait ce que lui avait été reconnu, et celui des deux qui subissait la perte avait précisément fourni à l'autre le concours que ce dernier était tenu de lui prêter. M. Pachitch a eu raison de dire hier que ce n'était pas le gouvernement serbe qui réclamait la revision de la convention de mars ; c'est au cours même de la guerre que la convention a été modifiée, et par les Bulgares eux-mêmes. Aujourd'hui, il s'agit seulement de constater ces modifications et d'en tirer les conséquences naturelles.
Nous ne voulons pas discuter les questions de délimitation, ni entrer dans les controverses ethnographiques. A part les comitadjis et les meneurs régionaux, les Slaves de Macédoine ne se distinguent point très nettement les uns des autres dans beaucoup de localités. La désinence plus ou moins récente de leur nom les fait ranger d'ordinaire dans telle ou telle catégorie. Tel qui se dit Pétrof à Sofia s'appelle Pétrovitch à Belgrade. Si des meneurs ne s'en mêlent point, les Slaves de toute désinence accepteront volontiers de devenir citoyens de l'Etat slave auquel ils seront officiellement réunis. Nous tenons seulement à dire en conscience que les desiderata serbes méritent d'être
examinés avec une attention bienveillante aussi bien par la Bulgarie que par l'Europe. La Bulgarie doit beaucoup à la Serbie et l'équité commande qu'elle le reconnaisse. Quant à l'Europe, en arrachant, pour raison de haute convenance internationale, ses conquêtes albanaises à la Serbie, elle a contracté implicitement envers celle-ci l'engagement de lui témoigner une sympathie efficace sur un autre terrain. Si, comme il faut l'espérer, le différend est clos par un arbitrage, les arbitres devront tenir compte des explications si claires fournies hier par M. Pachitch.