‹ L'Europe au jour le jour (volume 2)Chapitre 56 sur 112 · DISCOURS DE SIR EDWARD GREY A LA CHAMBRE DES COMMUNES · texte numérisé non relu

DISCOURS DE SIR EDWARD GREY A LA CHAMBRE DES COMMUNES

30 mai 1913.

Au cours de la discussion du budget du ministère des affaires étrangères à la Chambre des Communes, hier soir, Sir Edward Grey a exposé l'état actuel des négociations relatives au chemin de fer de Bagdad. Il résulte des déclarations du chef du Foreign Office que les négociations sont toujours en cours et que rien de définitif n'a été conclu. Mais les Cabinets de Londres et de Constantinople sont déjà d'accord sur toutes les questions importantes touchant le golfe Persique et ses voies d'accès. Ils n'attendent sans doute, pour apposer les signatures, que d'être fixés sur les intentions du Cabinet de Berlin. En effet, quoique l'Allemagne ne doive pas être partie à la convention élaborée, il est nécessaire que la Turquie, comme puissance territoriale souveraine, s'assure du consentement de la compagnie du chemin de fer de Bagdad, sa G AU VAIN. — T. V. 14

concessionnaire, à certaines dispositions stipulées dans cette convention.

Les déclarations de Sir Edward Grey sont conformes aux divulgations récentes de la presse, notamment du Times. En somme, l'Angleterre renonce à participer à la construction du tronçon Bagdad-golfe Persique. Avec un grand bon sens, dont la France pourra utilement s'inspirer dans des circonstances analogues, elle a considéré que l'intérêt britannique consistait moins à construire une certaine proportion de kilomètres de voie ou à posséder une certaine proportion d'actions, qu'à obtenir des garanties pour la fixation des tarifs et les conditions de l'exploitation. On a \ni trop souvent des compagnies diverses, françaises entre autres, aliéner au profit de compagnies concurrentes d'un autre pays des concessions pour l'obtention de quoi elles avaient mis en mouvement toute la diplomatie de leur pays. Tel a été le cas, par exemple, pour le chemin de fer français d'Alexandrette cédé à une compagnie allemande. De pareils accidents ne sont point faits pour encourager les diplomates. Aussi Sir Edward Grey a-t-il préféré se désintéresser de la construction du tronçon Bagdad-golfe Persique et concentrer ses efforts sur les conditions d'exploitation, beaucoup plus intéressantes pour la généralité du commerce britannique. Il a donc demandé le droit d'être représenté par deux membres dans le conseil d'administration de la compagnie du Bagdad, ainsi que l'assurance qu'il ne sera établi sur la ligne de droits différentiels d'aucune sorte. De plus la ligne ne pourra être prolongée de Bassora au golfe Persique sans l'assentiment de l'Angleterre, la navigation du Chatt el Arab sera améliorée, et l'autonomie du principicule de Koveit est admise par le sultan dont, par contre, l'Angleterre reconnaît les droits de suzeraineté sur cette principauté.

Ainsi, sans aborder la question presque insoluble de la répartition des kilomètres à construire et des titres à émettre, Sir Edward Grey a résolu la question beaucoup plus importante des tarifs. En outre, il a reçu la certitude que le terminus oriental de la ligne serait un port où les navires britanniques auraient libre accès, en dehors de toute ingérence. C'étaient les deux points capitaux. On voit en même temps que la France n'a point sujet d'être inquiète des accords sur le point d'être co^nclus. Son commerce sera appelé à bénéficier, comme celui de toutes les nations sans distinction, d'une nouvelle voie de communication où les conditions de transport seront les mêmes pour les marchandises et les ressortissants de tous les États. On ne voit pas que l'Allemagne puisse élever d'objections contre les arrangements projetés ; elle découvrirait des desseins inavouables en s 'opposant à la clause interdisant les tarifs diflFérentiels. Sir Edward Grey a terminé par des vœux sur le succès de la réorganisation de l'Asie ottomane. Ces vœux sont aussi les nôtres ; leur réalisation se heurtera à de formidables obstacles, mais elle n'est point impossible si toutes les grandes puissances sont sincèrement animées du désir de la voir s'accomplir.

jAu commencement de son discours, Sir Edward Grey avait annoncé la décision du gouvernement britannique de reconnaître officiellement l'annexion de l'État indépendant du Congo Ipar la Belgique. Cette décision, impatiemment attendue en Belgique depuis plusieurs années, ne manquera pas de provoquer entre nos deux voisins et amis du Nord- Est un renouveau de cordialité dont nous nous réjouissons avec eux.

31 mai 1913.

Après huit mois de guerre, coupés par un armistice et une suspension d'armes, la paix vient enfin d'être conclue à Londres entre la Turquie et les alliés balkaniques. Les signatures ont été apposées hier sur le traité au palais de Saint-James. Les conditions sont exactement celles qui ont été publiées lors de l'acceptation de la médiation. C'est assez dire que l'instrument diplomatique signé hier, baptisé solennellement traité de paix, constitue seulement des préliminaires de paix et que la médiation, ou l'arbitrage, ou la médiation arbitrale des puissances, conserve un large champ pour s'exercer. Comme il était à prévoir, chacun des délégués balkaniques, aussitôt après avoir signé le document, a formulé des vœux ou des réserves visant des questions laissées en suspens et consignés dans des protocoles séparés. Mais ces protocoles unilatéraux n'engagent pas les Etats qui n'y ont pas adhéré. Ils expriment seulement des désirs et l'espoir que les puissances médiatrices, mises antérieurement au courant, en tiendront compte dans le règlement définitif. Il n'existait pas d'autre moyen d'aboutir et l'on a bien fait de recourir à cette méthode, anormale en droit international public, mais correspondant à une nécessité impérieuse. C'est celle que nous avions préconisée après la suspension d'armes du 15 avril.

Le traité de Saint- James est donc tout ce qu'il pouvait être eu égard aux circonstances, toutefois il n'est complet sous aucun rapport. Il met officiellement fin à des hostilités arrêtées en fait depuis plusieurs semaines et il consacre la

renonciation de la Turquie à la presque totalité de ses possessions d'Europe. Mais il ne fixe point l'attribution des territoires cédés et même il laisse incertaine l'étendue des cessions territoriales puisque le sort des îles ottomanes de la mer Egée reste indécis. Toutes les questions d'ordre financier sont remises à la conférence technique de Pîris. Enfin, aux termes de l'article 7, les questions concernant les prisonniers de guerre, les questions de juridiction, de nationalité et de commerce seront réglées par des conventions spéciales. En conséquence, on va voir siéger simultanément la réunion des ambassadeurs à Londres, la Comimission des délégués financiers à Paris, et toute une série de sous-commissions ou conférences secondaires. Les travaux de ces diverses assemblées ne seront certainement pas terminés avant plusieurs mois.

Pour l'instant, le premier souci de la diplomatie européenne doit être de hâter la démobilisation des armées balkaniques. Il est profondément choquant et triste de voir les alliés appelant de nouveaux soldats sous les drapeaux, au lieu de licencier les anciens, et se préparant à une guerre fratricide. Après avoir mis fin aux hostilités entre la Turquie et les alliés, il faut provoquer entre les vainqueurs, transformés en adversaires, des arrangements provisoires rendant impossible tout conflit armxé. Sans rien préjuger pour l'avenir, il convient d'obliger les Balkaniques, par une amicale pression, à constituer des zones neutres formant tampon jusqu'à l'accord final. Et il devrait être bien entendu que l'Etat dont les troupes, au mépris des engagements convenus, tenteraient de s'emparer de positions dégarnies situées dans ces zones, serait disqualifié aux yeiix des grandes puissances. Il est inadmissible que des troupes plus entreprenantes que d'autres modifient de leur propre initiative le statut territorial des Balkans après la conclusion

de la paix. Ces précautions indispensables une fois prises, les négociations relatives au partage suivront naturellement un cours plus paisible et l'arbitrage des puissances, si elles sont appelées à se prononcer en dernier ressort, s'exercera dans des conditions plus favorables.

La délimitation de l'Albanie et l'attribution des îles de la mer Egée restent deux grosses difficultés étroitement liées au partage des territoires macédoniens. Dans leurs réunions au Foreign Office, les ambassadeurs accrédités à Londres en ont déjà souvent parlé. Il ne sera pas facile de les résoudre équitablement ; aussi ne faudra-t-il point s'étonner s'il survient de nouvelles tensions diplomatiques. La question des îles de l'Egée se rattache à celle de la Turquie d'Asie, puisque les îles elles-mêmes sont pour la plupart encastrées dans le continent asiatique. Les vœux de la population s'y trouvent en opposition directe avec les intérêts de la puissance souveraine de l'Anatolie. Si l'on tient à la fois à donner satisfaction aux habitants, qui sont en très grande majorité incontestablement Grecs, et à prémunir la Turquie contre de fâcheux accidents dont les conséquences seraient incalculables, il sera nécessaire d'adopter des solutions transactionnelles. Il ne semble pas impossible de concilier les aspirations légitimes des Grecs des îles et la défense, fiscale aussi bien que militaire, des côtes d'Asie.

A cet égard les solutions définitives dépendent beaucoup du gouvernement ottoman lui-même. Plus celui-ci montrera d'aptitude à se plier à la nouvelle situation et de sincérité dans ses projets de réforme administrative, plus les choses s'arrangeront facilement dans ces parages dangereux. Mais si, comme certains indices tendent malheureusement à le faire craindre, les idéologues incorrigibles de Constantinople tendent à prendre le dessus, tout se détraquera,

quoi qu'on fasse. Par exemple, c'est un axiome admis par tous les observateurs de la politique ottomane que la Turquie manque d'hommes de gouvernement et d'administrateurs, et que son premier devoir est d'utiliser les talents de tous les Ottomans compétents sans se préoccuper de leurs préférences ministérielles. Or le ministère au pouvoir semble s'ingénier à écarter ou à dégoûter tous ceux qui ne sont point affiliés à sa coterie. Il feint de considérer les mouvements d'opinion dirigés contre lui comme des complots contre l'État, et il frappe comme des criminels les gens qui pensent autrement que lui. C'est ainsi qu'il vient de bannir de Constantinople l'ancien grand-vizir Kliamil Pacha, coupable de ne pas s'être converti à l'Union et Progrès. Lorsqu'on songe aux effroyables responsabilités encourues par les auteurs du coup d'État du 23 janvier dernier et de l'assassinat de Nazim Pacha, on ne peut point ne pas être consterné par leur aveuglement. Comment supposent-ils que les étrangers, à la collabotation desquels on se propose de recourir, consacreront une partie de leur existence au relèvement de la Turquie, si les Ottomans les plus expérimentés et les plus qualifiés sont systématiquement mis de côté ? Ce serait une illusion de croire que la paix de Saint- James va rendre instantanément le calme et la paix à la Turquie. La fièvre de la guerre une fois tombée, la faiblesse de l'organisme apparaîtra avec tout un cortège de manifestations troublantes. Si la Turquie, réduite à Constantinople et à l'Asie, veut vivre, elle doit tendre tous les ressorts de son être et ne pas laisser perdre une parcelle de son énergie. Il faut qu'elle s'aide si elle veut qu'on l'aide.

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