LA CONFERENXE FINANCIERE DE PARIS. — LE ROLE DE LA FRANCE EN ORIENT
2 juin 1913.
LE Temps a publié hier un article qui serait singulièrement inquiétant si notre confrère était, comme il l'affirme parfois, en parfaite communauté de vues avec le gouvernement. A propos de la communication de documents imprimés d'origines diverses aux délégués à la conférence financière de Paris, il se plaint que cette publication soit « tendancieuse, défavorable aux Etats balkaniques et peu plaisante pour la Russie ». Nous n'avons pas sous les yeux les documents en question qui, d'ailleurs, ne sont encore tirés qu'en épreuves. Mais on n'aperçoit pas quelle faute on aurait commise en mettant sous les yeux des délégués une série d'études ou de mémoires émanant de gouvernements intéressés ou d'administrations comme la Dette publique ottomane. Quelles que soient les combinaisons proposées ou les thèses soutenues, ce sont des éléments-
d'appréciation dont chaque délégué peut faire son profit. Communiquer des pièces n'implique nullement l'approbation de leurs conclusions. Les délégués qui comprennent intelligemment leur mission doivent se féliciter d'être mis à même de connaître les arguments des parties adverses. Le Temps s'étonne aussi que la communication incriminée ne comprenne pas la décision du Conseil des ministres français qui, prétend-il, a modifié sur la question de l'indemnité de guerre les décisions de la Commission interministérielle de novembre 191 2, alors que ces décisions sont reproduites dans la communication. Mais quand a-t-on vu insérer dans des documents distribués à l'étranger le • texte de décisions d'ordre politique prises en Conseil des ministres ?
Toutefois, ce ne sont là que des questions de détail. Le Temps a voulu saisir cette occasion pour présenter « certaines remarques sur ce que devra être à la Commission financière le rôle de la France, notamment dans ses relations avec la Russie )>. Ici, nous nous attendions à lire un éloquent plaidoyer en faveur de la défense des intérêts français en Orient. Après l'entrevue de Potsdam, à la fin de 191 G, notre confrère n'avait-il point mené une campagne remarquée contre notre ministre des affaires étrangères d'alors — le même qu'aujourd'hui — à qui il reprochait de n'avoir pas « pratiqué » l'alliance russe, de nous être effacés devant la Russie et de nous avoir laissé évincer du chemin de fer de Bagdad ? Ces derniers temps encore, n'accablait-il point notre ambassadeur à Constantinople qui, suivant lui, ne défendait pas les intérêts français dans l'empire ottoman ? En automne dernier et il y a quelques semaines, n'incitait-il pas vigoureusement notre gouvernement à prendre des mesures efficaces en Asie Mineure pour la sauvegarde et le développement de nos droits spé-
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ciaux? Nous supposions donc que notre confrère allait demander que les représentants de la France à la Commission financière, tout en veillant à la cohésion de notre action avec celle de nos alliés et amis, prissent énergiquement en mains la défense des très grands intérêts français dans Tempire ottoman. Cette mise en demeure eût été d'autant plus justifiée dans la circonstance que la France possède des établissements en Turquie depuis des siècles et que ses installations y sont bien antérieures à celles des autres grandes puissances actuelles.
Quel n'a donc pas été notre étonnement en lisant dans le Temps qu'à la Commission financière de Paris « la Russie a le droit absolu de compter sur la France, comme la France a compté sur la sienne à Algésiras ». On se demande avec stupéfaction quelle analogie peut être établie entre le règlement des questions financières orientales et la crise marocaine de 1906. A la conférence d 'Algésiras, les puissances de la Triple-Entente se défendaient en commun contre la pression de l'Allemagne cherchant à les dissocier ; il s'agissait d'une question au plus haut degré politique, touchant également, quoique plus ou moins directement, les trois membres de la Triple-Entente. En outre, la Russie ne possédait au Maroc aucun intérêt spécial d'aucun genre et la reconnaissance de certains avantages à la " France dans l'empire chérifien ne lésait en rien la Russie. Dans l'empire ottoman, au contraire, les Français ont précédé de loin les Russes. Aujourd'hui, ils ont, sous des formes multiples, des intérêts de premier ordre, dispersés aux quatre coins de l'empire. L'alliance franco-russe ne comporte nullement l'abandon de ces intérêts, ni leur subordination à ceux de la Russie. D'après le Temps, « dans les questions orientales, c'est la Russie qui mène le jeu de l'alliance ». Cette affirmation est aussi hardie que déplaisante pour
nous. Est-elle exacte en fait ? Nous ne le dirons pas. Mais il serait déplorable que nous reconnussions cette subordination. Autant proclamer notre abdication en Orient.
Dans toutes les questions politiques internationales, nous avons constamment soutenu, de toute notre vigueur, le Cabinet de Pétersbourg et nous le ferons encore sans défaillance. Mais, dans les questions économiques et financières, dans les pays où des intérêtr traditionnels français sont engagés, c'est nous qui croyons pouvoir compter sur Taide de la Russie .11 faut qu'on le sache partout : à Pétersbourg, afin qu'aucun malentendu ne s'élève à ce propos, et en Orient, afin que notre clientèle ne perde pas tout respect pour nous.