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LA CONFÉRENCE DE PARIS ET LA POLITIQUE FRANCO-RUSSE

4 juin 1913.

La Commission financière des affaires balkaniques tient ce matin, au quai d'Orsay, sa première séance sous la présidence de M. Pichon. Les autres séances seront présidées par M. de Margerie, directeur adjoint des affaires politiques et commerciales au ministère des affaires étrangères. On peut être assuré que, sous la direction de ce diplomate de grande expérience et de tact consommé, les travaux de la conférence financière siégeant à Paris seront dirigés avec toute l'habileté et l'impartialité désirables. Il est à souhaiter seulement que des interventions inopportunes ne soulèvent point d'incidents au cours de ces délibérations extrêmement délicates. C'est déjà trop que le Temps, prenant occasion de l'envoi d'un certain nombre d'épreuves d'imprimerie aux

délégués présents à Paris, ait mêlé une question de politique franco-russe à une affaire de bureau. Nous nous sommes déjà expliqués avant-hier là-dessus. La présidence de la délégation française, qui est chargée en même temps de la présidence de la conférence, reçoit en cette dernière qualité des documents divers des autres délégations, et elle les transmet aux délégués sans en contrôler le fond. Que le premier envoi ait contenu quelques documents désagréables à la Russie, cela est possible. Mais nous ne comprenons pas en quoi ce hasard dans la transmission d'imprimés peut être interprété comme une indication politique. Le gouvérnenment français est complètement étranger à la rédaction des documents que les délégués lui font parvenir à fin de transmission ; ses représentants signeront euxmêmes les pièces dont ils assumeront la responsabilité. La presse française rendrait tout travail impossible à la Commission si elle s'ingérait dans les moindres détails de son fonctionnement intérieur et prétendait tirer des conclusions politiques d'incidents du genre de celui dénoncé il y a trois jours par le Temps.

Aussi aurions-nous négligé de signaler l'émotion de notre confrère s'il n'avait cru devoir en même temps présenter « certaines remarques sur ce que devra être à la Commission financière le rôle de la France, notamment dans ses relations avec la Russie ». D'après le Temps, cq rôle devrait consister pour la France à subordonner ses intérêts à ceux de la Russie ; « dans les questions orientales, disait-il, c'est la Russie qui m.ène le jeu de l'Alliance » ; la France devait se contenter de suivre. Nous avons dit, avanthier, ce qu'il fallait penser de cette conception toute nouvelle des rapports des deux pays alliés. En nous répondant hier, le Temps se garde de se maintenir sur un aussi mauvais terrain. Il ne parle plus que de « la nécessité du concert

franco-russe ». Nous avons été les premiers à proclamer la nécessité de ce concert et nous avons constamment travaillé de toutes nos forces à le maintenir. Mais qui dit concert ne dit point subordination. Notre confrère se plaît à invoquer le témoignage de M. Ribot et cite son discours du 6 avril 191 1 au Sénat. Mais ce discours est tout entier en faveur de notre thèse. Nous sommes très sûrs que M. Ribot ne proclamerait jamais la théorie de « la Russie menant le jeu de l'Alliance dans les questions orientales ». Il professe un trop sincère respect pour notre alliée pour lui adresser pareille flagornerie.

Le Temps compte un peu trop sur l'amnésie de ses lec- 'teurs et du public et sur la nôtre. Revenant hier sur la crise orientale de 1908- 1909, il écrit :

Il y a quatre ans et demi, quand l'Autriche annexa la Bosnie-Herzégovine, qu'elle occupait depuis trente ans avec l'aveu de l'Europe, et que le gouvernement russe, lié par ses engagements de 1876, 1877 et 1878, refusa de soutenir à fond les protestations bruyantes, mais peu motivées de la Serbie, les Débats, plus russes que les Russes, nous reprochèrent d'avoir pensé et écrit que la Russie voyait juste et qu'il convenait d'éviter la guerre. Dans la crise de cette année, la politique austro-hongroise, bien plus aventureuse pourtant qu'en 1908, fondée sur de simples prétentions et non sur des traités, n'a pas eu de défenseur plus actif que le Journal des Débats. C'est dire que nous ne sommes pas surpris des sentiments qu'il exprime aujourd'hui à l'égard de la Russie. Mais l'expression qu'il choisit est particulièrement fâcheuse.

On a dû bien rire au Ballhausplatz en lisant cela. Mais il est une limite à l'amnésie et à la liberté de déformer l'opinion imprimé2 d'un confrère. Dans l'hiver de 1909, il s'agissait moins des prétentions de la Serbie que de la question de savoir si un Etat pouvait modifier à sa guise, sans entente avec ses cosignataires, un traité solennel comme celui de Berlin. La Russie soutenait que non et cherchait à échapper à la pression combinée de Vienne et de Berlin. C'est alors, le 25 février 1909, que le Temps publia, sous le

titre de Le choix à faire, un article oii il déclarait qu'entre la Serbie défendue par la Russie et le danger de guerre, il n'optait pas pour la Serbie. Quant à notre langage, le voici. Nous avons répondu le lendemain 26 févier :

Si l'Autriche prend l'initiative d'une agression contre la Serbie, si la Russie prend la défense de la Serbie et si l'Allemagne se croit tenue par son traité d'alliance de se porter au secours de l'Autriche, la France considérera certainement qu'elle est également engagée vis-à-vis de la Russie, avec toutes ses forces. Quand nous avons été menacés par l'Allemagne au Maroc, où la Russie n'avait aucun intérêt propre, nous avons bénéficié de l'entier concours du Cabinet de Pétersbourg. Si la Russie vient à être attaquée par l'Allemagne, pour la Serbie ou pour autre chose, elle peut compter sur notre appui illimité. Nous déplorerions qu'un conflit ensanglantât l'Europe, nous mettrons tout en œuvre pour qu'il n'éclate pas. Mais aucune suggestion ne nous fera manquer à un devoir élémentaire. Du reste, le devoir concorderait avec l'intérêt. La France risquerait sa propre indépendance en laissant écraser la Russie isolée. Les destinées des deux pays alliés sont solidaires... Les appels à la lâcheté resteront sans écho.

Dans la crise de 191 2- 191 3, le Temps a pris le contre-pied de sa politique de 1909. Il a soutenu avec persistance celles des prétentions des Balkaniques que désapprouvait formellement le gouvernement russe. Il a été plus balkanique que le Cabinet de Pétersbourg. Nous n'avons pas été jusquelà, il est vrai. Nous sommes restés loyalement attachés à la politique du tsar interprétée par M. Sazonof. Nous avons cru mieux servir ainsi l'alliance franco-russe qu'en nous associant aux combinaisons d'autres personalités russes. Nous avons suivi cette ligne pendant la conférence de Londres et nous la suivrons encore pendant la conférence de Paris. Nous sommes assurés de répondre ainsi aux vœux des créateurs et des plus solides amis de la Double- Alliance.

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