CHUTE DU CABINET LUKACS
5 juin 1913.
Le Cabinet Lukacs vient de s'effondrer dans le scandale. Depuis l'été dernier, l'attention publique s'était détournée des affaires intérieures de Hongrie pour se concentrer sur les bouleversements balkaniques. Mais, si l'on ne parlait plus guère d'incidents en Transleithanie, la situation n'en restait pas moins extrêmement tendue. C'est surtout grâce au régime de l'état de siège, établi sous le couvert des mesures militaires prises à l'occasion de la guerre des Balkans, que le Cabinet Lukacs put vivre jusqu'ici sans être inquiété. C'est beaucoup aussi grâce à son action démoralisante sur une grande partie de la presse. En réalité, on peut affirmer que le Cabinet Lukacs vivait ^ par les mêmes moyens que ceux employés par le comte Khuen-Hédervary pour faire élire la Chambre actuelle : par la force et par la corruption. Dans les cercles gouvernementaux de Pest, on assure dans l'intimité qu'on ne peut pas gouverner autrement en Hongrie. Nous sommes incompétents pour discuter ce jugement, quoiqu'il paraisse singulièrement sévère. Mais l'emploi de la force était la règle quotidienne à Pest, au Parlement même, depuis l'inauguration du système du comte Etienne Tisza, le président à poigne de la Chambre des députés. En Croatie, c'était la dictature pure et simple. Quant à la corruption, le procès Desy l'a révélée publiquement.
Presque tout le monde savait, et nous avions écrit ici
même, après les élections générales de juin 1910, que l'armée et l'argent avaient joué un rôle prépondérant dans ce scrutin. Seulement, quoiqu'on chuchotât des chiffres et des noms, on ne les publiait pas ; on craignait des poursuites en diffamation devant les tribunaux manquant d'indépendance. L'ancien sous-secrétaire d'État Desy, entré aujourd'hui dans l'opposition, a montré plus de courage. Il a ouvertement appelé le président du Conseil « le plus grand panamiste de l'Europe ». M. de Lukacs ne pouvait rester sous le coup d'une telle injure venant d'un tel homme. Il avait réussi à faire condamner M. Desy en première instance, mais en invoquant l'interdiction imposée au diffamateur de faire la preuve. L'effet produit fut si lamentable pour le Cabinet que celui-ci dut admettre la reprise du procès avec faculté de faire la preuve. Aujourd'hui, en effet, la preuve est faite. L'ancien ministre de l'instruction publique du Cabinet Lukacs, le comte Zichy, relevé du secret professionnel par le roi, a déclaré sous la foi du serment avoir appris de la bouche même du président du Conseil que le directeur de la Magyar Bank avait versé aux fonds secrets une somme de 500.000 couronnes et qu'en retour sa candidature de membre à vie de la Chambre des Magnats avait été appuyée près du roi — qui, d'ailleurs, l'avait rejetée. C'est après cet aveu que le comte Jean Zichy démissionna.
Il est bien d'autres faits du même genre à la charge du gouvernement hongrois. C'est la monnaie courante de la vie politique. On ne s'en indignerait peut-être pas autrement à Pest si le Cabinet en fonctions n'exerçait pas sans retenue une domination violente sans précédent dans l'histoire parlementaire hongroise. Mais quand on piétine ses adversaires, on ne peut guère s'attendre à des ménagements de leur part. De plus, il n'est que trop certain que les lar-
gesses des financiers à la caisse électorale ministérielle ne sont point perdues pour les donateurs. Elles se retrouvent en concessions diverses dont le public est généralement appelé à faire les frais, souvent au décuple. Un fait caractéristique du régime et de l'aveuglement des hommes au pouvoir est que, le jour même du prononcé du jugement, tous les officieux de Pest télégraphiaient dans toutes les directions que le prestige du président du Conseil et de la majorité gouvernementale ne sortait de là nullement atteint. A peine ces télégrammes de complaisance étaient-ils imprimés que le Cabinet Lukacs était démissionnaire.
Le « parti national du travail », créé de toutes pièces en 1910 par le comte Khuen-Hédervary et le comte Etienne Tisza, ne se relèvera point de ce coup. Si le comte Tisza prétend encore gouverner la Chambre avec la police, il provoquera des troubles d'où pourrait sortir une révolution. Il est bien permis de recourir aux derniers moyens de rigueur pour assurer le respect de la majorité parlementaire par une minorité déçue et turbulente. Toutefois, lorsque la majorité est issue de la fraude et de la corruption, elle ne saurait, après des révélations comme celles du procès Desy, continuer de s'imposer. Une grande liquidation est inéluctable en Hongrie. Il dépend de l 'empereur-roi qu'elle s'effectue dans le calme, conformément au vœu de l'immense majorité des Transleithans. François-Joseph a fait à ceux-ci des promesses solennelles qui n'ont pas été tenues. Il s'agit maintenant de savoir s'il appellera au pouvoir des hommes chargés de les tenir.
Gauvain. — T. V.
LE (c TEMPS » ET L ORIENT.
6 juin 1913.
Le Temps s'étonne que nous ayons répondu avant-hier à son article de la veille sur le rôle qu'il nous attribuait dans la crise orientale. Il a pris l'habitude d'exercer son sacerdoce diplomatique avec une telle confiance en soi que toute contradiction lui semble un attentat contre son Dieu. Mais il change souvent de Dieu et, par une grâce d'état, il perd à chaque changement le souvenir des hommages rendus au Dieu tombé. Ces conversions successives sont la seule explication possible de l'attitude du Temps dans sa polémique avec nous. Furieusement autrichien dans la crise de 1908- 1909 quand la Russie était en danger de guerre, il s'est acharné. dans la crise actuelle à combattre les solutions transactionnelles acceptées par la Russie. C'est ce qu'il appelle bien servir l'alliance franco-russe.
Nous avons une autre façon de comprendre l'alliance : c'est de soutenir nos alliés quand ils sont menacés sans provocation de leur part, et de les aider à régler à la satisfaction des deux pays les grandes questions qui viennent à se poser devant l'Europe. Nous ne nous présentons point sur le champ de bataille seulement au moment du partage des dépouilles. Avant le Temps , nous avons demandé que les alliés balkaniques fussent admis à jouir des fruits de leur victoire. Mais nous ne piétinons point le vaincu en retournant ses poches. Notre attachement à la cause des Slaves est bien antérieur au zèle actuel du Temps et il est resté invariable. C'est aux bons conseils, et non à l'exubérance des démonstrations, que se reconnaissent les véritables amis. I