‹ L'Europe au jour le jour (volume 2)Chapitre 60 sur 112 · DEMISSION DU CABINET GUECHOF · texte numérisé non relu

DEMISSION DU CABINET GUECHOF

7 juin 1913.

La démission de M. Guéchof est officielle aujourd'hui. Cela ne signifie point qu'elle est irrévocable. Il est possible qu'après plusieurs jours de pourparlers avec les autres hommes politiques bulgares, le roi Ferdinand prie M. Guéchof de rester au pouvoir. Mais on ne saurait escompter ce retour, et il faut envisager sérieusement la constitution d'un autre ministère.

M. Guéchof passait pour l'homme politiqi^e bulgare le plus partisan d'une entente avec la Turquie. C'est pourtant lui qui a signé le traité d'alliance avec la Serbie du 13 mars 1912 et le traité d'alliance avec la Grèce du 29 mai suivant. C'est lui qui a préparé et entrepris la guerre balkanique. Ses compatriotes ne sauraient donc l'accuser ni de mollesse, ni d'indécision, ni de tiédeur dans le nationalisme. Il semblait appelé à liquider la grande opération patriotique jusqu'au bout. Mais voici qu'on incrimine sa faiblesse, paraît-il, parce qu'il aurait accepté de discuter avec ses collègues des pays alliés les questions relatives au partage des territoires conquis. On lui reprocherait cette concession excessive et l'on voudrait à Sofia s'en tenir à l'application pure et simple du traité du 13 mars 191 2. Il y a quelque chose d'artificiel dans ces récriminations. M. Guéchof, qui a signé ce traité et qui connaît exactement l'interprétation qu'il est susceptible de recevoir en raison des circonstances, est mieux à même que le grand public de savoir quelles concessions il convient de faire. Aussi le soupçon s'éveillerat-il facilement en Europe que la démission de M. Guéchof

est un moyen de peser à la fois sur la Russie et sur la Serbie, Les diplomates de Sofia, qui sont très fins, peuvent essayer du provoquer à Pétersbourg des inquiétudes au sujet de la possibilité de l'arrivée des stamboulovistes au pouvoir ; du même coup, ils exciteraient les alarmes serbes. De cette manière, on espérerait à la fois obliger la Russie à donner un concours plus actif à la Bulgarie dans le différend serbe et intimider la Serbie.

Que cette hypothèse soit exacte ou non, la crise ministérielle ouverte en ce moment à Sofia n'en est pas moins préoccupante pour l'Europe. Elle compromet l'accord balkanique et tout ce qui en dérive. Elle révèle l'existence en Bulgarie de sentiments peu amicaux pour les Serbes qui lui ont ceperwiant fourni sans marchander, sans hésitation, des secours illimités non prévus par le traité. Les personnes qui connaissent le traité et les négociations préliminaires savent que la paix aurait dû être conclue dès la fin de novembre 1912 si la Bulgarie n'avait point tenu à obtenir des avantages territoriaux non prévus avec la Serbie. A la fin de novembre, l'objet de la guerre était atteint. A Tchataldja, les négociateurs ottomans étaient disposés à céder tous les territoires dont l'annexion avait été prévue au mois de mars précédent. En prolongeant la guerre plus de cinq mois dans son intérêt exclusif, la Bulgarie a contracté envers ses alliés une dette actuellement exigible. Il serait honorable de le reconnaître. Les sacrifices qu'on lui demande sont peu de chose en comparaison des avantages obtenus. D'ailleurs, les Serbes ont conquis avec leurs seules armes et ils occupent militairement tous les territoires revendiques par eux.

L'avènement d'un Cabinet qui répudierait les promesses de M. Guéchof à M. Pachitch ouvrirait une nouvelle période d'incertitudes. En tout cas, il obligerait à réfléchir les

Prançais qui ont placé 'leur foi dans l'union balkanique. On se demanderait en France s'il convient de faire reposer toute notre ' politique sur cette union et de sacrifier de grands intérêts traditionnels à une combinaison fragile. La France peut beaucoup risquer en faveur d'une union balkanique solide, dont la pleine indépendance serait assurée ; au contraire, elle devra se montrer très prudente à l'égard de nations enclines à s'agréger à une autre combinaison dès qu'on ne se plie point à toutes leurs volontés.

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