L ASSASSINAT DE NAZIM PACHA ET LE CABINET MAHMOUD
CHEFKET.
25 janvier 1913.
Le nouveau gouvernement turc a débuté par l'assassinat. Les conspirateurs, à la tête desquels était Enver Bey, ont tué à coups de revolver les officiers d'ordonnance du ministre de la guerre et Nazim Pacha lui-même, qui voulaient les empêcher de forcer l'entrée de la salle du Conseil des ministres. D'autres personnes, dont le nombre est encore incertain, ont été tuées en même temps. C'est sur un amas de cadavres qu'a passé Enver Bey pour aller sommer Kiamil Pacha de signer sa démission. Cela explique suffisamment la prompte soumission du grand-vizir. Quant à un mouvement national, à un soulèvement de la population de Constantinople contre le ministère, il n'y en a pas eu. Quelques dizaines d'affiliés seulement, cachés jusque-là dans des maisons voisines, ont fait irruption devant la Sublime Porte quand Enver Bey y est entré. Il n'y a eu ni ma-
nifestation populaire avant l'événement, ni ovations après. Las des crises qui se succèdent à brefs intervalles depuis quelques années, courbés devant le destin, les habitants de Stamboul sont restés immobiles, terrorisés ou indifférents. Le nouveau ministère n'a pas le droit de parler au nom de la nation ; il parle seulement au nom de la fraction de rUnion et Progrès restée attachée au jacobinisme intransigeant.
Cette nouvelle situation est une source de faiblesse pour la Turquie au dedans et au dehors. Dans les provinces, en Syrie, en Arménie, au Yémen, les inquiétudes et les haines provoquées par les dernières élections générales vont retrouver toute leur force. Si, comme on l'annonce, on convoque le Parlement dissous en considérant comme nulle la dissolution prononcée par le sultan* tout espoir d'impartialité et de justice disparaîtra dans les masses non musulmanes et non turques. La « Chambre introuvable » issue l'an dernier de la violence peut être un instrument de dictature ; elle ne présente aucune garantie pour la nation. De grands troubles peuvent résulter de là. Au dehors, le Cabinet Mahmoud Chevket représente seulement une faction qui a triomphé dans le sang. Pour toute l'Europe, il est évident que le Grand Conseil qui, à l'unanimité sauf une voix, avait approuvé la conduite de Kiamil Pacha était l'image fidèle de l'empire. Quelle confiance l'Europe pourra-t-elle faire à Mahmoud Chevket? Quelle autorité lui reconnaîtra-telle.? Tout ce que la Turquie peut espérer, c'est qu'une grande puissance, séduite par des avantages considérables, s'unisse à elle contre la Ligue balkanique ; déjà l'idée est lancée de céder à l'Autriche une bande de territoire descendant jusqu'à Salonique. Mais toute combinaison de ce genre serait contraire aux engagements de désintéressement territorial pris par toutes les grandes puissances, et le
Fremdenblatt, l'organe le plus autorisé du Ballplatz, affirme aujourd'hui en termes catégoriques que ces engagements doivent être respectés. Mais surtout, si le Cabinet de Constantinople réussissait à obtenir l'alliance d'une puissance contre les Balkaniques, il en résulterait une conflagration universelle dont le dénouement certain, quels que fussent les vainqueurs, serait le partage de l'empire ottoman tout entier. Cette considération, il est vrai, touche médiocrement nombre de Jeunes Turcs qui ne voudraient disparaître que sous les ruines de leur patrie.
Le besoin le plus pressant de l'heure actuelle, dans Tincertitude des événements qui vont se dérouler en Orient, est de maintenir le contact et l'unité de vues entre les six grandes puissances. Les six gouvernements ont arrêté en commun et remis collectivement à la Sublime Porte une note identique ; quel que soit le ministère turc au pouvoir, ils doivent assurer l'exécution de leurs décisions. Leur politique orientale ne peut dépendre d'un changement de ministère en Turquie. Ils sont dans une certaine mesure responsables de la chute de Kiamil Pacha et ne sauraient donner de prime à l'assassinat.