RUPTURE DES NEGOCIATIONS INTERBALKANIQUES DE LONDRES
10 juin 1913.
L'horizon s'assombrit de [tous côtés en Orient. La conclusion des préliminaires de paix de Londres n'a nullement supprimé les causes de conflits. Il semble au contraire qu'elle ait réveillé les anciennes querelles en laissant en tête à tête les belligérants jusque-là contenus par les puis-
sances médiatrices. Pas plus que lors des négociations de décembre et de janvier, les délégués de la Turquie et des alliés balkaniques n'ont pu aboutir à quoi que ce boit de pratique pendant les négociations qui ont suivi la signature des préliminaires. Hier, après une série de séances passées en vaines discussions, ils ont dû reconnaître leur impuissance et ils ont déclaré close la conférence de la paix en s'en remettant à leurs gouvernements respectifs du soin de régler directement entre eux les questions en, suspens au moyen d'actes séparés. Cet aveu d'incapacité est la meilleure justification de l'intervention des grandes puissances et de l'œuvre de la réunion des ambassadeurs. II prouve que, laissés à eux-mêmes. Turcs et Balkaniques sont entièrement dominés par leurs anciennes passions et qu'il est absolument nécessaire que des puissances désintéressées les départagent.
Actuellement, la situation est celle-ci. Les Turcs se considèrent comme déliés par la rupture d'hier des assurances complémentaires qu'ils avaient données au moment de la signature des préliminaires. De son côté, la Grèce déclare reprendre sa liberté d'action puisque la condition mise par elle à la signature des préliminaires, c'est-à-dire le rétablissement d'office des conventions turco -grecques en vigueur avant la guerre de 1897, n'est pas remplie par suite du refus de la Turquie d'y adhérer officiellement. Les Bulgares et les Serbes, profondément divisés entre eux sur la répartition des territoires conquis, se réservent. A Constantinople, les grands politiques de l'Union et Progrès comptent sur des événements providentiels pour prendre une revanche. Ainsi tout est remis en question. A peine a-t-il été signé qu'on se demande si le traité de Londres vaut plus que le papier sur lequel il est écrit. D'autre part, entre eux-mêmes, les alliés ne s'entendent pas plus qu'avec leur ancien adver-
saire commun. Tenue dans Tignorance des conventions d'alliance du printemps de 1912, excitée peut-être par les gouvernements qui veulent s'appuyer sur elle, l'opinion publique est parvenue dans les Balkans à un degré d'exaltation dangereux. Chacun jure qu'il ne peut pas reculer d'un pas, qu'il ne reculera pas. Les interviews sensationnelles succèdent aux dépêches comminatoires. Les alliés donnent ainsi à l'Europe le lamentable spectacle de peuples partis pour une croisade contre l'ennemi traditionnel et se disputant, la menace à la bouche, autour du butin. Ils en viendront fatalement aux mains, au grand scandale de la chrétienté et pour le plus grand profit de leurs voisins di* vers, si l'on ne vient point les mettre d'accord par la force. Entre la Turquie et les Balkaniques, les puissances médiatrices sont seules capables de procurer un accord définitif. Dès lors qu'il est prouvé que les belligérants ne peuvent rien régler entre eux, pas même les questions de détails, il convient que la réunion des ambassadeurs achève son œuvre bienfaisante en reprenant son rôle de méditation, en imposant au besoin son arbitrage que personne n'oserait refuser. Dans le litige particulier gréco-turc, une solution provisoire est tout indiquée. Les Grecs réclament le retour aux conventions en vigueur avant 1897 qui leur donnaient le bénéfice des capitulations dans l'empire ottoman ; les Turcs se dérobent afin de ne pas préjuger la question générale de la modification des capitulations. La solution naturelle et équitable consiste à rétablir purement et simplement le statu quo ante bellum, c'est-à-dire les conventions qui ont suivi la guerre de 1897. Pour le moment la Grèce n'est pas fondée à réclamer davantage. C'est lors de la conclusion du traité général définitif qu'elle pourra présenter et, s'il y a lieu, faire prévaloir ses desiderata. On comprend que la Turquie, réduite à l'Asie et privée des îles
de la mer Egée, hésite à conférer de nouveau des droits spéciaux à la multitude de sujets hellènes établis sur la côte d'Asie. Cette question des droits des sujets hellènes en Turquie se rattache étroitement à celles de l'attribution et du statut des îles égéennes, qui sonc du ressort des puissances médiatrices.
Quant aux dissensions des États balkaniques entre eux, elles relèvent également de l'arbitrage. Dans le traité serbe bulgare du 13 mars 191 2, l'arbitrage de la Russie est formellement stipulé. Il est donc indiqué d'y recourir. Mais, depuis la conclusion de ce traité, il s'est produit tant d'événements qui avaient échappé aux prévisions des négociateurs que l'arbitrage peut s'élargir sans inconvénient. La Russie serait sans aucun doute heureuse de partager avec d'autres puissances la responsabilité d'un acte aussi important. D'ailleurs, le différend serbo-bulgare n'est pas seul en cause ; il y a aussi un différend gréco-bulgare pour la répartition des territoires macédoniens. De plus en plus, l'arbitrage s'impose à tous les Balkaniques et il appartient à l'Europe de le dire. En tout cas, les Balkaniques doivent être avertis que celui d'entre eux qui prendra l'initiative de chasser l'autre de ses positions actuelles assumera toute la responsabilité du conflit envers l'Europe. Cet avertissement ne saurait être donné avec trop de promptitude.
La Roumanie, d'ailleurs, vient d'en donner un de son côté. Elle a notifié aux puissances qu'elle ne resterait pas indifférente en cas de complications dans les Balkans. Très sagement, elle a observé une stricte neutralité dans la guerre balkanique. Mais il ne peut lui être indifférent que les Balkaniques se battent entre eux et que le vainqueur fonde à côté d'elle un empire slave possédant une prépondérance certaine sur les autres États slaves de la péninsule. On doit y réfléchir à Sofia.