LE NOUVEAU CABINET TISZA
II juin 1913.
Bismarck a dit qu'il y avait, en Hongrie, seulement deux espèces d'hommes politiques : les juristes et les hussards. Le comte Etienne Tisza appartient à cette seconde catégorie et c'est un Cabinet de « hussards » qu'il vient de constituer» Il réalise ainsi la combinaison qu'il avait en vue au mois de juin 1903, après la démission du Cabinet Szell, quand pour la première fois il fut appelé par le souverain à constituer un ministère. De retour à Pest après l'audience de François-Joseph à Vienne, il s'était aussitôt rendu au club du parti libéral et avait expliqué sans détour à ses amis stupéfaits qu'il était décidé à violer les garanties de liberté de discussion stipulées dans le règlement de la Chambre et à venir à bout de l'obstruction parlementaire par la force. Il avait terminé en disant : « Si les députés résistent, je ferai entrer les honveds ou la police dans la Chambre. » Mais, à mesure que le comte Tisza exposait ce plan d'une audace inouïe pour des Hongrois habitués à considérer comme sacro-sainte la liberté de discussion, ses amis s'étaient levés et esquivés, et quand il eut fini, il ne restait plus dans la salle que quelques membres levant les bras au ciel et s 'écriant que ce langage était de la folie. Cette fois, le comte Tisza dut renoncer à former un ministère.
Quelques mois plus tard pourtant, il était appelé de nouveau par le roi à^constituer un gouvernement et il devenait ministre-président le 3 novembre. Après un an d'atermoiements, dans l'automne 1904, il commença sa fameuse campagne pour la re vision du règlement de la Chambre. Il ne
réussit qu'à jeter ia désunion dans la majorité et à consommer la ruine du parti libéral. Après des scènes indescriptibles à la Chambre des députés, celle-ci fut dissoute le 4 janvier 1905. Mais les élections généx*ales furent un désastre pour le ministère. Le comte Tisza lui-même fut battu à Miskolcz et dut donner aussitôt sa démission. La coalition triomphait et le système Tisza s'écroula dans le plus profond discrédit. Pendant des années on ne parla plus de la man'ère forte. Malheureusement pour les partisans du régime constitutionnel, la division s'établit bientôt entre eux et ils ne purent rien faire aboutir. En 1910, le Cabinet Wekerlé se retira et fut remplacé par un ministère présidé par le comte Khuen-Hédervary, qui procéda à des élections générales. Ce que furent celles-ci, nous l'avons dit alors. Le comte Etienne Tisza, le véritable inspirateur du gouvernement, forgea de toutes pièces un nouveau parti qu'il baptisa parti national du travail, et toutes les forces gouvernementales furent mises à la disposition de ses candidats : où la persuasion et la corruption ne suffirent point, on recourut à la force armée, on alla jusqu'à employer des troupes de l'autre moitié de la monarchie. Le procès Desy, qui vient de se terminer a jeté une lumière éclatante sur les procédés des ministres hongrois en la matière. Nous avons aujourd'hui sous les yeux le texte de l'arrêt d'acquittement de l'ancien sous secrétaire d'Etat qui avait appelé M. de Lukacs, le président du Conseil démissionnaire, le plus grand panamiste de l'époque. Voici le considérant principal : « La cour estime que l'accusé, quoiqu'il n'ait pas prouvé que le demandeur (M. de Lukacs) ait retiré un avantage matériel personnel quelconque, a néanmoins prouvé l'exactitude du fait que le demandeur a reçu de la Banque de Hongrie pour des buts politiques de parti (Jûr parteipolitiscJie Zzvecke)
une somme de trois millions vingt-cinq mille couronnes en connexion avec la conclusion de marchés d'État. » Plus de trois millions de couronnes reçus d'une seule main! Avec de pareilles subventions, on peut faire des élections en Hongrie ; mais on ne peut pas gouverner le pays contre lui-même.
Aujourd'hui, l'opposition parlementaire est étranglée. Pendant sa présidence de la Chambre, du 22 mai 191 2 jusqu'à hier, le comte Tisza a modifié d'office le règlement et fait voter tous les projets de loi qu'il a voulu. Il a fait entrer la police dans la Chambre et expulser par la force ks députés récalcitrants. Le voici maintenant maître du gouvernement. Va-t-il achever son œuvre et légiférer avec les baïonnettes } Va-t-il maintenir la dictature en Croatie ? On ne peut douter de son énergie, ni de sa ténacité ; ce fils du pape calviniste, comme on appelait son père, le comte Koloman Tisza, est un homme qui va droit au but en brisant tous les obstacles rencontrés sur son passage. Mais la Hongrie est lasse de la manière forte. Au sein même de la majorité, on désire la réconciliation avec l'opposition, le retour à la vie politique normale ; on redoute une catastrophe. Quant à l'opposition, elle fait bloc plus que jamais et les anciennes divisions s'évanouissent devant le péril commun. Des hommes comme le comte Andrassy, l'ancien chef du parti de la Constitution, y adhèrent et sont disposés à marcher avec les chefs des deux fractions du parti de l'indépendance, M. François Kossuth et M. de Justh. D(s journaux autrichiens comme la Nouvelle Presse libre, gouvernementaux par excellence, écrivent : « Le comte Tisza dispose de la majorité de la Chambre ; toutefois il lui faudra faire une nouvelle tentative de politique de paix... », et quelques points comminatoires terminent l'article. Depuis trois ans, la Transleithanie vit dans l'arbitraire. Il ne semble
pas que ce régime lui ait donné le calme, ni qu'il ait consolidé l'autorité gouvernementale. Quand a éclaté la guerre balkanique en octobre 1912, il a fallu mobiliser et inonder de troupes une bonne partie de cette moitié de la monarchie, afin de prévenir les mouvements en faveur des alliés balkaniques. D'autre part, l'émigration dépeuple les campagnes où les grands propriétaires maintiennent l'antique régime féodal. Il y a là bien des risques.