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ASSASSINAT DE MAHMOUD CHEFKET PACHA

12 juin 1913.

L'assassinat appelle l'assassinat. Arrivé au pouvoir le 24 janvier dernier en passant sur les cadavres de Nazim Pacha, ministre de la guerre, et de ses aides de camp abattus à coups de revolver par En ver Bey et ses acolytes, Mahmoud Chefket Pacha vient à son tour de tomber sous les balles d'ennemis politiques. Et l'un de ses aides de camp a été tué à côté de lui. Les assassins du grand-vizir n'ont pas encore été identifiés exactement. Mais il ne semble pas douteux qu'ils sont les instruments d'une vengeance concertée. Aux yeux de tous les observateurs attentifs des choses ottomanes, une tragédie de ce genre apparaissait inévitable depuis la conclusion de la paix. Dès le lendemain de la boucherie du 23 janvier 191 2 à la Sublime Porte, les parents et amis des victimes n'avaient point caché que, si l'intérêt de la patrie en danger les obligeait à contenir leurs ressentiments jusqu'à la fin de la guerre, ils vengeraient les victimes de l'Union et Progrès aussitôt après la fin des hostilités. Les préliminaires de paix ont

été signés le 30 mai ; Mahmoud Chefket Pacha a été exécuté le II juin.

Mahmoud Cuefket Pacha a joué un grand rôle en Turquie depuis la révolution de 1908. Après le retour victorieux des troupes constitutionnelles à Constantinople en avril 1909, il avait exercé un pouvoir quasi dictatorial. Il aurait pu déjà devenir le chef du gouvernement. Mais il voulait se vouer exclusivement à la réorganisation de l'armée et c'est à elle en effet qu'il consacra tous ses efforts, qu'il subordonna tout le reste de la politique jusqu'au jour de sa mort. Il avait conclu avec l'Union et Progrès un pacte tacite en vertu duquel il laissait les hommes du comité gouverner à peu près à leur guise à condition qu'ils lui donnassent un blanc-seing pour toutes les choses militaires. Il montrait si peu de goût pour les discussions politiques que, pendant son premier séjour au séraskiérat, il n'assistait presque jamais aux séances du Conseil des ministres, ni à celles du Parlement. De même, il refusait obstinément que le ministère des fianances contrôlât les dépenses de la guerre. Il réclamait tels et tels crédits, et les dépensait en dehors de toute vérification. Il eut autrefois à ce sujet un conflit très sérieux avec Djavid Bey, quand celui-ci était ministre des finances. Mahmoud Chefket Pacha dirigeait donc souverainement le département de la guerre. L'armée ottomane qui s'est battue en Thrace et en Macédoine était son œuvre.

Si elle a été aussi complètement battue, ce n'est sans doute point la faute de Mahmoud Chefket, qui ne pouvait en trois ans bâtir de toutes pièces une armée. Pourtant le grand-vizir assassiné porte une bonne part de la responsabilité des désastres nationaux, car, connaissant toutes les msuffisances de son œuvre, il n'aurait jamais dû permettre à ses collègues de l'Union et Progrès de suivre la politique

de suicide qu'ils avaient adoptée en Albanie et en Macédoine. En ce qui concerne le matériel et l'administration, l'armement, l'équipement, le recrutement, l'approvisionnement des places fortes, Mahmoud Chefket avait atteint des résultats énormes, on peut même dire inouïs, de la part d'un ministre turc. Quand la guerre éclata, on arma, on équipa, on habilla sans difficulté la multitude d'hommes qui tous les jours arrivait d'Asie pour être jetée sur les champs de bataille de la Turquie d'Europe. Mais la plupart de ces hommes n'étaient point instruits et ils n'étaient pas encadrés. Il y avait bien une armée ottomane régulièrement mobilisable ; il y avait peu de soldats capables de se battre. ' En réalité, l'armée ottomane de 191 2 était autant l'œuvre de l 'état-major et des fournisseurs allemands que celle des généraux turcs. Grâce à des crédits illimités, on s'était facilement procuré en Allemagne tout le matériel et toutes les fournitures nécessaires ; grâce à la collaboration des officiers du grand état-major de Berlin, on avait dressé des plans de campagne ; on n'avait pas réussi en trois ans à faire des soldats. Un ministre jouissant comme Mahmoud Chefket d'une autorité dictatoriale en matière militaire aurait dû inviter énergiquement les autres ministres à conformer leur politique aux lenteurs de la reconstitution de l'armxée.

Malheureusement pour la Turquie, ce ne fut point le cas. Mahmoud Chefket partageait la plupart des passions politiques des gens du comité Union et Progrès. Il était aussi aveugle qu'eux dans les questions de nationalités. Comme eux, il aurait dit à tous les non-musulmans : l'amour ou la mort. Un jour, il bouscula et insulta presque le patriarche œcuménique qui demandait le respect des privilèges consentis ah antiquo par les sultans aux sujets ottomans orthodoxes. Tout dernièrement, encore, malgré les terribles

leçons de la guerre balkanique, il déclarait au patriarche arménien qu'il n'admettrait à aucun prix un contrôle quelconque de l'Europe sur les affaires arméniennes, quoique ce contrôle fût formellement stipulé dans le traité de Berlin. Pour Mahmoud Chefket, comme pour l'Union et Progrès, la révolution de juillet 1908 avait fait table rase dans l'empire ottoman de toutes les obligations traditionnelles et contractuelles ; les non-musulmans à l'intérieur et les Etats étrangers à l'extérieur devaient tout sacrifier sur l'autel de la Révolution.

Cette théorie fatale a fait perdre l'Europe au sultan ; elle lui fera perdre aussi l'Asie si elle continue d'être en honneur dans le gouvernement ottoman. Le contrôle européen, tel qu'on avait commencé de l'organiser en Macédoine, aurait très probablement prévenu la guerre de 191 2 ; probablement aussi pourrait-il prévenir un cataclysme en Arménie. Si, comme le proclament les affiliés du comité, on le rejette sans examen, si l'on s'entête dans le système des Commissions qui n'aboutissent jamais et des promesses qu'on ne tient pas, on court à de nouvelles catastrophes. A cet égard, la disparition tragique de Mahmoud Chefket Pacha pourrait ne pas être un malheur pour la Turquie. Mais l'instant est critique. D'après ce qui va se passer prochainement à Constantinople, on jugera si l'empire s'achemine vers une organisation rationnelle ou s'il retombe entre les mains des idéologues qui l'ont poussé à l'abîme.

NICOLAS II RÉCLAME l'aPPLICATION DE LA CLAUSE

d'arbitrage.

13 juin 1913.

Avec l'esprit de décision approprié à la situation critique dans les Balkans, l'empereur Nicolas a donné aux souve-

rains balkaniques ravertissement dont nous indiquions l'urgence au commencement de la semaine. On a lu hier le texte de sa dépêche aux rois de Bulgirie et de Serbie. A regret, mais cédant à une nécessité impérieuse, Nicolas II réclame le droit d'arbitrage que lui confère le traité serbobulgare du 13 mars 191 2 et il déclare que celui des deux Etats qui prendrait l'initiative d'une guerre encourrait toutes les responsabilités de ce conflit fratricide devant le monde slave ; il ajoute aussi : « Je me réserve toute liberté quant à l'attitude qu'adopterait la Russie vis-à-vis des résultats éventuels d'une lutte aussi criminelle. » Ainsi le perturbateur et le vainqueur éventuels sont prévenus qu'ils ne pourront disposer à leur guise des territoires arrachés au vaincu ; ils ne seront point libres de créer une Balkanie à leur convenance. Le tsar russe ne saurait rester indifférent à un nouveau bouleversement de la péninsule.

L'Europe non plus. Toute la politique des grandes puissances à la veille et au cours de la crise a consisté à empêcher la rupture de l'équilibre européen. On n'a tout d'abord pas voulu qu'une quelconque des grandes puissances tirât un profit territorial du remaniement de la carte de la Turquie d'Europe. Si le sultan devait perdre ses possessions européennes, ce devait être au bénéfice exclusif des États balkaniques. Après les victoires décisives des alliés, les puissances s'attachèrent à créer dans les Balkans un ordre de choses conforme à la fois au maintien de l'équilibre général et à celui de l'Orient. Or, que deviendraient l'un et l'autre si, après une guerre entre Balkaniques, le vainqueur établissait sa prépondérance dans la péninsule ? Une nouvelle grande puissance naîtrait dont l'influence pourrait être décisive en Europe suivant qu'elle se porterait d'un côté ou de l'autre. Donc, en considération de la paix générale et des grands intérêts européens aussi bien Gauvain. — t. V. 16

que de l'avenir balkanique et des intérêts slaves, il importe de conjurer un conflit serbo-bulgare. Et si malheureusement on ne réussissait point à Tempêcher, il faudrait prendre des mesures immédiates afin d'être en état d'imposer une médiation. C'est ce que, pour sa part, la Roumanie est déjà résolue à faire. Prise entre la Hongrie, la Russie, la Serbie et la Bulgarie, elle est la première intéressée dans le conflit en perspective. S'il se formait à sa frontière méridionale un nouvel empire slave, son indépendance serait gravement menacée. Aussi, autant nous avons détourné nos amis roumains de prendre une attitude agressive contre les Bulgares au moment où ceux-ci luttaient contre l'ennemi héréditaire, autant nous trouverions justifiées de leur part des précautions contre le voisin qui chercherait à fonder un grand Etat 'slave avec les dépouilles des frères slaves.

Heureusement les nouvelles de Sofia et de Belgrade arrivées ce matin sont assez rassurantes, tout en manquant de précision. On ne démêle pas encore très bien au travers des dépêches si les Cabinets serbe et bulgare ont accepté sans réserve l'arbitrage du tsar Nicolas. Il a été tenu hier à Belgrade un conseil des ministres dont les décisions n'ont pas encore été publiées. Si l'un ou l'autre des deux gouvernements hésite encore, il faut que cette hésitation' cesse. Les meilleurs amis de la Serbie et de la Bulgarie sont d'accord pour inviter énergiquement ces deux pays à s'en remettre immédiatement à l'arbitrage intégral de Nicolas II.

LA QUESTION DE l'aRBITRAG^ BALKANIQUE.

15 juin 1913.

L'arbitrage de l'empereur Nicolas dans le différend balkanique n'est point encore définitivement accepté. Il se heurte à de sérieux obstacles, en Orient et ailleurs. On a lu dans notre Dernière Heure le texte de la réponse du roi de Bulgarie. C'est une réponse plus hautaine que déférente, et pleine de récriminations. Comme le tsar Ferdinand ne peut invoquer le droit de conquête sur les territoires qu'il revendique, puisqu'ils ont été conquis par les Serbes, il fait sonner haut « ses devoirs inéluctables envers une population qui a toujours été et qui veut rester à tout prix bulgare ». On ne connaît point encore la teneur de la réponse de Pierre P^, mais ce qu'on en sait ne permet pas de conclure que le gouvernement serbe accepte purement et simplement l'arbitrage proposé. A Belgrade comme à Sofia, l'opinion est très excitée et il semble que jusqu'ici les gouvernements n'aient rien tenté pour la calmer, car il ne leur déplaît point de s'appuyer sur son intransigeance présumée pour soutenir leurs prétentions.

Si les choses continuaient ainsi, on courrait à un conflit. Aussi le gouvernement russe vient-il de prendre une décision qui lui fait autant d'honneur que sa proposition d'arbitrage. Estimant satisfaisantes les réponses des souverains de Bulgarie et de Serbie et considérant leurs observations plutôt comme des arguments à faire valoir devant l'arbitre que comme des réserves, il vient de prier les Cabinets de Belgrade et de Sofia d'envoyer le plus tôt possible un plénipotentiaire spécial à Pétersbourg. On ne signera point

de compromis détaillé d'arbitrage, car vraisemblablement on ne réussirait point à s'entendre sur ses termes. La clause d'arbitrage contenue dans le traité du 13 mars 1912 est rédigés en termes assez généraux pour que l'arbitrage porte non seulement sur l'application de tel ou tel article, mais aussi sur l'interprétation de l'ensemble du traité. Le mieux est donc que l'arbitrage soit intégral et que les deux alliés s'en remettent complètement à l'empereur Nicolas du soin de les départager. On a déjà adopté cette méthode pour le règlement du différend bulgaro-roumain et l'on s'en est bien trouvé. Finalement, malgré les déclarations intransigeantes prodiguées à Bucarest et à Sofia, les deux gouvernements intéressés ont ratifié la décision de la conférence de Pétersbourg et les deux pays se sont inclinés sans murmurer. Il en sera de même dans le conflit actuel si Ton procède avec tout le tact commandé par les circonstances.

D'après les dernières nouvelles, M. Sazonof aurait également invité les gouvernements grec et monténégrin à envoyer à Pétersbourg des représentants munis de pleins pouvoirs pour la répartition des territoires conquis. Son intention serait de combiner à la fois l'arbitrage bulgaroserbe et le règlement des différends territoriaux entre tous les alliés. On ne comprendrait guère, en effet, qu'un conflit bulgaro-grec s'ouvrît aussitôt après le règlement du conflit bulgaro-serbe. De toute façon, il importe essentiellement que les polémiques passionnées cessent dans la presse des pays alliés et que la discussion soit transportée dans le milieu plus calme et plus discret d'un tribunal arbitral ou d'une conférence diplomatique. Il ne peut rien sortir de bon des polémiques de gens échauffés. La paix et la réconciliation sortiront au contraire très probablement d'un arbitrage, combiné ou non avec une conférence.

Il s'agit maintenant de savoir si des influences extérieures

ne viendront point se jeter à la travers? . En Autriche, on a paru suffoqué de l'initiative de Nicolas II ; tous les ofhcieux s'écrient avec des mines effarées que la Russie affiche son protectorat sur les Balkans et que cela est intolérable. La diplomatie du Ballplatz pèse de tout son poids à Sofia et à Bucarest pour contrebalancer l'influence de Pétersbourg. On dit à Ferdinand I^^", dont on connaît les susceptibilités, qu'il ne peut se laisser traiter en souverain de seconde classe par Nicolas II. A Bucarest, on élève la voix ; on s'étonne que le gouvernement du roi Charles se réserve d'agir exclusivement suivant les intérêts nationaux et envisage la possibilité de prendre parti pour la Serbie. Actuellement tous les diplomates austro-hongrois sont mobilisés en faveur de la Bulgarie. A la conférence financière de Paris, ils s'ingénient à retarder le travail utile. On n'aperçoit pas le profit que peut retirer de cette politique la monarchie austrohongroise. Un conflit entre Balkaniques pourrait lui procurer des satisfactions temporaires, mais elle risquerait de les payer cher plus tard. Dans l'état actuel du monde slave, toute nouvelle collision dans les Balkans aura fatalement une répercussion dans la Slavie austro-hongroise ; la compression du régime à la hussarde du comte Etienne Tisza ne suffirait point à empêcher la déflagration de matières explosives accumulées.

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