‹ L'Europe au jour le jour (volume 2)Chapitre 66 sur 112 · VOYAGE DE M. POINCARE EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

VOYAGE DE M. POINCARE EN ANGLETERRE

22 juin 1913.

Le président de la République s'embarque demain à bord du Courbet pour aller rendre visite au roi de Grande- Bretagne et d'Irlande. C'est la troisième fois, depuis 1871, que le chef de l'Etat français va officiellement à Londres. La visite du président Loubet à Edouard VII en 1903 précéda la conclusion de l'Entente coridale. La visite du pré-

sident Fallières en 1908 suivit la conclusion de la Triple- Entente. Le voyage de M. Poincaré coïncide avec une crise diplomatique d'une extrême gravité qui met à une sérieuse épreuve la solidité des groupements européens.

Depuis la signature de l'accord de 1904 par lord Lansdowne et M. Paul Cambon, la Grande-Bretagne et la France n'ont eu qu'à se féliciter d'avoir enfin clos l'ère de leur rivalité séculaire. En vain, de l'un et l'autre côté de la Manche, certaines coteries attardées dans de vieilles défiances ont-elles cherché, ouvertement ou sournoisement^ à miner la confiance des deux peuples dans la nouvelle combinaison politique. Sans doute aucun système diplomatique n'est sans défaut et la perfection ne se trouve pas plus là qu'ailleurs. Mais la supériorité des avantages de l'Entente cordiale sur ses inconvénients éclatait si bien à tous les yeux que les récriminations périodiques de quelques entêtés n'ont rencontré aucun écho. Pour tout homme capable de réflexion, il était évident que la lutte traditionnelle de la France et de l'Angleterre sur les mers des deux hémisphères avait perdu toute raison d'être. L'un et l'autre pays étaient saturés de possessions coloniales ; la limite de leur capacité d'absorption était à peu près atteinte. Il ne pouvait plus s'agir pour eux que de s'assurer la conservation de ce qu'ils possédaient et la liberté d'action dans ce que chacun d'eux considérait comme sa sphère d'influence. Par contre, les deux pays avaient un intérêt de premier ordre à défendre en commun sur le continent une politique d'équilibre. Leur division devait fatalement favoriser la création d'une hégémonie européenne aussi menaçante pour l'un que pour l'autre. L'écrasement de l'Angleterre sur mer par l'Allemagne eût été aussi funeste à la France qu'une nouvelle défaite de la France par les armées germaniques l'eût été à l'Angleterre. En présence d'un Etat décidé

à posséder la plus forte armée du continent et une flotte capable de tenir tête à la plus grande puissance maritime du monde, la France et l'Angleterre devaient naturellement être amenées à se concerter. Leur accord était commandé non par une pensée belliqueuse, mais par les nécessités de la lutte pour la vie. Telle est l'origine de l'Entente cordiale. Depuis 1904, en dépit des tempêtes qui se sont abattues sur l'Europe, cet accord s'est maintenu intact. Il est sorti fortifié de toutes les épreuves. Dans l'affaire marocaine notamment, il a produit tous ses effets. En 1906 comme en 1908, comme en 191 1, l'Angleterre s'est tenue fidèlement et résolument à nos côtés. Tous les efforts tentés par l'Allemagne pour la détacher de nous au cours de ces trois crises sont restés stériles. Bon gré mal gré, l'Allemagne a dû reconnaître que son espoir de détruire par l'intimidation l'œuvre de 1904 était chimérique. Cela ne signifie point, d'ailleurs, qu'elle ait renoncé à obtenir le même résultat par d'autres moyens. Le communiqué publié le 6 juillet dernier, après la rencontre de Guillaume II et de Nicolas II à Port-Baltique, a bien consacré officiellement l'utilité des groupements actuels des puissances européennes « au point de vue du maintien de l'équilibre et de la paix ». Il n'en est pas moins vrai que le travail de désagrégation de l'Entente cordiale li'a pas été abandonné un instant en Allemagne, sinon par le gouvernement, du moins par les forces nombreuses et imposantes qui gravitent autour du gouvernement. Il n'est pas d'occasion qu'on ne saisisse, ni d'instruments qu'on n'emploie pour faire germer les suspicions entre Londres et Paris. Que cela soit de bonne guerre ou non, il convient d'y prendre garde. Si robustes que soient les amitiés politiques nées d'intérêts communs, elles réclament des soins quotidiens. Il appartient en particulier à la presse de guider l'opinion et de l'empêcher de tomber

dans les pièges trop souvent tendus devant elle. Mais il est excellent aussi que, de temps à autre, une manifestation plus éclatante réveille les esprits assoupis et remette en pleine lumière certaines idées et certains faits. Tel est le but du voyage qui commence demain.

Toute la France accompagne par la pensée le président de la République en Angleterre. Avec lui, elle exprime à S. M. George V et au peuple britannique son inaltérable amitié et sa foi immuable dans une Entente fondée sur la défense des conditions essentielles d'existence des deux pays.

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