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BULGARE

23 juin 1913.

Les alliés balkaniques vainqueurs de la Turquie donnent en ce moment le spectacle lamentable de peuples frères prêts à en venir aux mains. Ils semblent s'ingénier à reconstituer de leurs propres mains le chaos oriental qui a précédé la guerre, et à rendre aux puissances jalouses de l'indépendance des Balkans l'occasion de l'anéantir. C'est la grandeur même de leurs conquêtes qui les met en querelle. Comme l'étendue des territoires pris à l'ennemi commun dépasse de beaucoup leurs prévisions, ils se chamaillent avec acharnement sur ces dépouilles inespérées. Us en arriveront fatalement à se jeter les uns sur les autres si des avertissements catégoriques ne les arrêtent pas. Déjà l'empereur Nicolas est intervenu pour rappeler aux Bulgares et aux Serbes qu'ils étaient engagés par traité à s'en remettre

à son arbitrage. Mais cette invitation à venir s'expliquer à' Pétersbourg a été accueillie avec de telles réserves de part et d'autre qu'elle risque fort d'être finalement déclinée. A Sofia, un grand meeting nationaliste a proclamé hier l'indivisibilité de la patrie bulgare, c'est-à-dire de la Macédoine, et invité le roi Ferdinand à donner immédiatement l'ordre à ses troupes de marcher sur les terres bulgares irrédimées pour en chasser les Serbes. A Belgrade, le Cabinet Pachitch a de nouveau présenté sa démission au roi Pierre. On est bien loin de la croisade annoncée solennellement au monde au mois d'octobre dernier : les croisés se jettent la croix à la tête. Il est temps de les séparer.

. Dans l'état actuel des choses, le premier devoir des gouvernements soucieux de la paix balkanique est de notifier aux alliés que celui d'entre eux qui prendra directement ou indirectement l'initiative d'une agression supportera toutes les responsabilités de cet acte et ne pourra 'compter sur une neutralité bienveillante. L'agresseur devra être mis à l'index européen. S'il bénéficie de certaines complicités, il s'exposera à rencontrer certaines hostilités. Il n'est qu'un moyen de rétablir l'accord et de préparer un avenir pacifique : il faut revenir à l'esprit qui a présidé à la conclusion des conventions de 191 2 ; il faut placer la cause générale des chrétiens des Balkans au-dessus de toutes les rivalités particulières. L'éparpillement des diverses populations chrétiennes dans la Turquie d'Europe est tel que forcément, quelle que soit la répartition des conquêtes, il y aura des agglomérations importantes de chrétiens incorporées dans des États gouvernés par une autre race que la leur. Dans ces conditions, c'est un abus intolérable d'argumentation de la part des Bulgares de prétendre que leurs frères bulgarisants ne doivent à aucun prix tomber sous la tyrannie serbe.

Comment, en pareil cas, peut-on parler de tyrannie ? La Serbie est un État aussi policé que la Bulgarie et son gouvernement est incontestablement plus doux. Où serait la tyrannie si des groupes bulgares ou bulgarisés depuis 1870, ayant eu avec les Serbes une vie nationale commune avant la création de l'exarchat bulgare, étaient appelés à vivre sous les lois serbes qui sont calquées sur les lois européennes les plus perfectionnées ? Le régime représentatif est une vérité en Serbie où le secret du vote est beaucoup mieux garanti qu'en France, alors qu'en Bulgarie les ministères font les élections à leur convenance. Les bulgarisants devenus Serbes jouiraient dans leur nouvelle patrie de garanties au moins égales à celles dont la multitude d'Hellènes devenus Bulgares bénéficierait en Bulgarie. Il est inadmissible que des hommes civilisés tiennent le langage du comité central de l'Organisation intérieure bulgare dans . sa déclaration du 16/29 ^^^ ^9^3- ^^ L'Organisation intérieure, lit-on dans ce document publié avec une satisfaction évidente par la presse de Sofia, repoussant toute contestation de territoires et ne reconnaissant que des contrées bulgares dans les limites de la Macédoine^ tient à déclarer dès à présent et d'une manière formelle que, si le problème macédonien reçoit une solution contraire aux vœux de la population, elle ne suspendra pas son action révolutionnaire et que, dans l'entraînement de la lutte, elle n'hésitera pas à se servir de tous les moyens à sa portée sans tenir compte ni de la convention de Genève, ni de toute autre convention internationale. )) C'est là un langage de sauvages. L'Europe ne peut permettre que le règlement des affaires balkaniques soit subordonné aux exigences de pareilles gens. Si les membres de l'Organisation intérieure exécutaient leurs menaces, ils devraient être traités en simples bandits. En Serbie, il est désirable que la surexcitation, aujour-

d'hui à son paroxysme, se calme et que l'opinion fasse confiance au gouvernement. Il importe que le Cabinet de Belgrade soit autorisé à accepter l'arbitrage de l'empereur Nicolas dans les conditions' que nous disions l'autre jour : le traité du 13 mars 1912 pour base, avec faculté pour l'arbitre de l'interpréter dans le sens le plus large en prenant en considération tous les faits ultérieurs. D'autre part, le gouvernement serbe est en droit d'exiger que l'Europe tienne intégralement les engagements pris envers lui quand elle a retiré à la Serbie le bénéfice de ses conquêtes sur l'Adriatique. L'exploitation du chemin de fer destiné à assurer en tout temps un libre accès à la Serbie sur l'Adriatique doit être entourée de toutes les garanties désirables, notamment pour le transport des armes et des munitions de guerre. Il semble que le représentant de l 'Autriche- Hongrie à Londres ait déjà présenté à ce sujet quelques objections dans la réunion des ambassadeurs. Les autres puissances ne sauraient les admettre ; elles ont contracté envers la Serbie une dette qu'elles doivent payer. Si elles montraient de l'hésitation à tenir parole, elles seraient en partie responsables des résolutions désespérées auxquelles pourrait s'abandonner la Serbie.

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