LA MOBILISATION ROUMAINE
6 juillet 1913.
Un certain flottement semble se manifester dans la diplomatie de la Triple-Entente. La presse russe est visiblement déroutée et tient un langage peu cohérent. La presse anglaise s'abstient en général de considérations politiques ; elle gémit sur la guerre fratricide et paraît croire que le rôle de l'Euro^^e doit se borner à regarder les Balkaniques s 'entrégorger. Nous aimons à croire que les gouvernements sont moins apathiques. Toutefois, on ne peut s'empêcher de constater que la diplomatie russe s'est trop inspirée de la politique de M. Perrichon à l'égard de la Bulgarie qui a largement exploité cet attachement tout en coquetantavec le Cabinet de Vienne. Dans la phase critique actuelle, il importe de jouer un jeu plus serré. D'autre part, la diplomatie britannique n'a pas plus de raison que la diplomatie française de s'enfermer dans une tour d'ivoire. Il est entendu qu'il ne peut s'agir ni d'intervenir militairement, ni d'opposer la Triple-Entente à la Triple-Alliance Mais, précisément en vue de prévenir des complications militaires en Orient et des chocs entre les deux grands groupements européens, il convient de préparer par des conversations amicales un règlement équitable de la question balkanique. A plusieurs reprises et tout dernièrement encore, les hommes d'État austro-hongrois les plus qualifiés ont affirmé que l'objet de leur politique en Orient était l'indé- Gauvain. — T. V, 19
pendance des peuples balkaniques et le maintien de l'équilibre entre eux. Le Cabinet de Vienne ne pourrait donc trouver mauvais que les Cabinets de Paris, de Londres et de Pétersbourg agissent en ce sens. S'il est de bonne foi, il devrait — ainsi que celui de Berlin — joindre ses efforts aux nôtres. Malheureusement le comte Berchtold ne conforme guère sa conduite actuelle à ses déclarations précédentes. Il exerce à Bucarest une formidable pression afin d'empêcher la Roumanie de suivre une politique roumaine. Il mobilise les influences disponibles pour prévenir l'entrée de l'armée roumaine en ligne. Et, malgré l'affectation de désintéressement du Cabinet de Berlin, il n'est pas douteux que celui-ci favorise de tout son pouvoir les négociations austro-hongroises. Ainsi l'on voit maintenant la diplomatie de la Triple-Alliance déployer une activité fébrile tandis que celle de la Triple-Entente semble se borner à philosopher. C'est ainsi que se perdent les grandes parties. Le gouvernement français connaît trop bien la situation pour ne pas comprendre tous les dangers du silence et de l'immobilité ; nous comptons qu'il réussira à communiquer sa conviction à ses amis et alliés.
Nous le répétons : il n'est pas question pour la Triple- Entente de mettre en échec la Triple-Alliance ; mais il s'agit de prévenir la rupture de l'équilibre balkanique, de préparer une transaction honorable entre les belligérants, et de laisser la Roumanie défendre en pleine liberté son indépendance. La Roumanie voit parfaitement clair en ce moment dans la situation. Sous peine d'être exposée prochainement à perdre la Dobroudja ou à devenir la vassale de l'Autriche -Hongrie, elle ne peut permettre à la Bulgarie d'écraser les Serbes et les Grecs et de jeter les bases d'un empire entre le Danube, la mer Noire, l'Egée et l'Adriatique. Peu lui importe d'acquérir ou non des terri-
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toires sur la rive droite du Danube ; l'intérêt national lui commande impérieusement de ne pas se laisser coincer entre deux grandes puissances européennes et un empire oriental. Si elle consentait, sur les pressentes instances de Vienne, à vendre à Sofia, moyennant la berdc Turtukai- Baltchik, la permission d'écraser la Serbie, elle commettrait un suicide. Son acquisition lui procurerait plus d'ennuis que d'avantages et rien ne garantirait que les Bulgares, une fois vainqueurs de leurs alliés, ne trouvassent un prétexte pour revendiquer les territoires cédés sous la contrainte des événements. De plus, jamais un agrandissement sur la rive droite du Danube, en plein pays bulgare, loin des centres d'attraction roumains, ne compenserait les annexions bulgares du Char au golfe de Salonique, du Rhodope aux Détroits.
La Roumanie est donc dans son droit en ce moment. On ne saurait plus lui reprocher d'entraver l'affranchissement des peuples balkaniques. Ces peuples se sont affranchis. Mais aujourd'hui les Balkaniques se battent entre eux parce qu'un d'eux veut prendre pour lui une part disproportionnée et dominer les autres. C'est une tout autre question. Aussi le sentiment national est-il unanime en Roumanie. Sans distinction de partis, toute la population acclame la mobilisation. Le parti national-libéral, qui passait pour le plus attaché au système austro-allemand, se montre aussi ardent, plus peut-être, que les conservateurs. On lit dans V Indépendance roumaine, organe de ce parti aujourd'hui dirigé par M. Jean Bratiano : « L'unanime élan avec lequel le pays répond à l'appel aux armes, l'enthousiasme avec lequel chaque Roumain est prêt au suprême sacrifice, disent combien le gouvernement, en agissant de la sorte, est dans le sentiment de la nation. On n'éprouve qu'un seul regret, c'est que la mobilisation n'ait
pas été décidée plus tôt. » Tous les autres journaux de Bucarest tiennent un langage analogue. Dans les grandes villes, la foule manifeste et crie : « Vive la Serbie ! » On crie aussi : « Vive la France ! »
Au nom du principe de non-intervention, resteronsnous cois et laisserons-nous le Cabinet de Vienne mater le Cabinet de Bucarest ? C'en serait à jamais fini du prestige de la France en Roumanie, du prestige russe et de celui de la Triple-Entente. Ni M. Pichon, ni Sir Edward Grey, ni M. Sazonof ne se résigneront à cet effondrement. Au nom de ce même principe de non-intervention, ces trois hommes d'Etat doivent veiller à ce que la Roumanie ne subisse pas la contrainte austro-hongroise. Ils ne rechercheront ainsi aucun succès diplomatique propre à offusquer autrui ; ils feront seulement œuvre de justice et de sage prévoyance.