LA CRISE ORIENTALE
29 janvier 191 3.
La réserve que nous recommandions à l'égard du Cabinet ottoman porté au pouvoir par les conspirateurs est de plus
«n plus justifiée par les événements. Loin de mieux assurer la défense nationale, comme le prétendait l'Union et Progrès, le coup de force d'Enver Bey et de Talaat Bey risque de la ruiner et de livrer l'empire aux envahisseurs. L'armée de Tchataldja a été douloureusement émue par la nouvelle de l'assassinat de son généralissime. Il est impossible de savoir exactement de quelles manières s'est manifestée son irritation, car les dépêches compromettantes sont interceptées. Mais il semble établi que le commandant en chef intérimaire des troupes, Abouk Pacha, ait invité Mahmoud Chevket Pacha à se démettre et qu'une députation d'officiers soil allée à Constantinople pour appuyer cette démarche .près du grand-vizir. Des rixes, sinon des troubles plus graves, ont éclaté parmi les troupes elles-mêmes. Il ne faut pas oublier, en effet, que la politique de l'Union et Progrès est tombée depuis longtemps en discrédit dans l'armée et que la plupart des officiers autrefois affiliés au fameux comité s'en sont détachés. Le prestige des Talaat Bey, Djavid Bey, Nazim Bey et consorts est tombé à rien depuis que les événements ont prouvé leur imprévoyance et leur inaptitude radicale à comprendre les choses de gouvernement. On dit que Talaat Bsy est parti pour les lignes de Tchataldja. S'il essaye de fanatiser les officiers restés fidèles au comité, il ne réussira probablement qu'à provoquer une guerre civile. Tel est aujourd'hui le plus clair résultat du coup d'Etat du 23 janvier.
Le mécontentement n'est pas moins vif dans les provinces. La nouvelle du retour des unionistes au pouvoir a produit un effet déplorable parmi les populations. Les ministres actuels et plusieurs de leurs anciens collègues ont beau déclarer dans des interviews qu'ils s'appliqueront désormais à ménager les nationalités et à donner des garanties de bonne administration ; en vain promettent-ils
également de faire appel à la collaboration de fonctionnaires étrangers. Ce sont eux et leurs amis qui ont supprimé partout où ils ont pu le contrôle européen, qui ont travaillé à la destruction des franchises traditionnelles des nationalités, qui ont menacé le patriarche œcuménique et tyrannisé les Albanais. Quelle autorité ces mêmes hommes, auteurs responsables des catastrophes d'aujourd'hui, ont-ils pour promettre de restaurer un bon gouvernement } A qui inspireront-ils confiance } Ils s'étaient maintenus par l'arbitraire,, ils ont été chassés par un mouvement irrésistible de réprobation publique, ils sont revenus par l'assassinat ; qui croira qu'ils vont maintenant gouverner par la justice ? A supposer même que l'armée de Tchataldja ne cherche point à jeter bas un Cabinet souillé du sang du généralissime, le trouble dans les vilayets d'Asie sera si profond que l'existence même de l'empire sera compromise. M. Stéphane Lauzanne vient de publier sous le titre de ; Au chevet de la Turquie les impressions de son récent séjour à Constantinople ; il avait trouvé « l'homme malade » en proie à une crise mortelle ; mais Kiamil Pacha et ses collègues avaient remis sur pied le moribond qui pouvait espérer recommencer une nouvelle existence. Avec leurs drogues jacobines, Enver Bey et ses acolytes ont fait retomber le malade dans le coma.
Le drame de Constantinople a eu à Londres une répercussion naturelle. Les négociations balkaniques suspendues depuis trois semaines vont être rompues. Les délégués ottomans ne savent pas très bien s'ils continuent de représenter leur gouvernement et ils ne seront en tout cas pas en mesure de communiquer aux Balkaniques une réponse satisfaisante. Les délégués balkaniques sont en droit de considérer la révolution du 23 janvier comme une déclaration de rupture de la part du Cabinet turc. Mais il ne ré-
suite pas de là que les hostilités vont forcément reprendre à bref délai. Tout d'abord il faudra que l'armistice soit dénoncé, puis un délai de quatre jours devra s'écouler avant que les armées ennemies s'affrontent. Dans cet intervalle, il peut se passer bien des événements.