‹ L'Europe au jour le jour (volume 2)Chapitre 9 sur 112 · RUPTURE DES NEGOCIATIONS TURCO-BALKANIQUES ET REPRISE DES HOSTILITÉS · texte numérisé non relu

RUPTURE DES NEGOCIATIONS TURCO-BALKANIQUES ET REPRISE DES HOSTILITÉS

30 janvier 1913.

Les négociations turco-balkaniques sont rompues et l'on se bat à Tchataldja. Mais ce n'est point entre Turcs et Bulgares que se livre la bataUle ; ce sont les Ottomans qui s 'entr 'égorgent. Dans la note remise hier à Réchid Pacha, au nom des délégués des quatre Etats alliés, les plénipotentiaires balkaniques n'ont pas dénoncé l'armistice du 3 décembre ; après avoir constaté que « les événements survenus à Constantinople leur paraissent écarter l'espoir d'arriver à la conclusion de la paix », ils se sont bornés à déclarer rompues les négociations engagées le 16 décembre à Londres. Ils ont laissé à leurs gouvernements le soin de dénoncer l'armistice. Il paraît que cette [ formalité sera remplie aujourd'hui par le ^général Savof conformément à des instructions arrêtées hier par le Cabinet de Sofia. Impatients d'en finir avant le printemps, les Bulgares n'ont pas voulu attendre la remise de la réponse de la Turquie à la note collective des grandes puissances. Toutefois, la réunion des ambassadeurs n'est point dissoute et, d*après l'article 4 de la convention d'armistice qui stipule un délai de quatre jours entre la dénonciation et la reprise

des hostilités, celles-ci pourront recommencer au plus tôt lundi soir à sept heures.

D'ici-là le Cabinet Mahmoud Chevket peut sombrer dans une contre-révolution, et la situation militaire à Tchataldja peut être bouleversée par la guerre civile. Mahmoud Chevket Pacha, d'ailleurs, n'a pas encore son ministère au complet puisque l'attribution des portefeuilles n'est pas encore définitive et que le cheik ul islam ne semble pas encore avoir été désigné. Comme ce personnage considérable, officiellement le second du gouvernement, a seul qualité pour signer le « fetva » indispensable pour déposer un sultan suivant la loi coranique, Mahomet V a refusé d'accepter le candidat arabe proposé par le nouveau grand-vizir. Le sultan a de bonnes raisons de se méfier. Dans un précédent ministère, l'Union et Progrès avait fait nommer un cheik ul islam franc-maçon. Évidemment les scrupules religieux d'un pareil personnage ne l'empêcheraient point de signer l'arrêt en vertu duquel l'honnête Mahomet V serait remplacé par un sultan qui devrait son trône à une cabale unioniste. Autrefois Abdul Hamid lui-même avait saisi le pouvoir à la suite de deux conjurations heureuses sanctionnées par un cheik ul islam complaisant. Enfin, même à Constantinople, les hommes en faveur de qui fut fait le coup d'État de jeudi sont perdus de réputation. Tout le monde sait que la prochaine réouverture du procès sur l'assassinat de Zeki Bsy allait mettre en lumière des complicités inquiétantes. Tout le monde sait aussi que Kiamil Pacha avait formé des dossiers accablants contre les principaux membres de l'Union et Progrès et que le désir de prévenir des divulgations scandaleuses n'a pas été pour peu de chose dans la conspiration machinée par Talaat Bey avec le concours plus désintéressé d'Enver Bey. Il est invraisemblable qu'un gouvernement né dans de pareilles condi-

COUP d'état de c o n s t a N T I n o p l e

lions puisse vivre longtemps. Même en Turquie, un certain minimum de considération est nécessaire pour exercer le pouvoir.

|g A Tchataldja, autant qu'on puisse savoir, la grande majorité des officiers était dévouée à Nazim Pacha. Les officiers et les troupes sous leurs ordres, surtout les Circassiens, car le malheureux généralissime était de Circassie et vénéré dans ce pays, ne pouvaient se laisser traiter en « plumitifs » de la Sublime Porte par la bande de Talaat. Ils ont résisté. En a-t-on massacré un certain nombre d'après les méthodes favorites de l'Union et Progrès ? Y at-il eu rixes d'abord et puis bataille ? On ne peut savoir encore. Le fait est que des convois de blassés arrivent à San- Stefano. On apprendra peut-être demain que Abouk Pacha, suivant l'exemple donné en avril 1909 par Mahmoud Chevket Pacha, est allé rétablir l'ordre dans la capitale à la tête des troupes fidèles à la Constitution et qu'il a forcé le grand-vizir à se démettre.

Donc, lundi soir, de toute façon, on se trouvera en présence d'une situation nouvelle. C'est seulement alors qu'on pourra savoir si les hostilités turco-balkaniques recommenceront et quel gouvernement aura la Turquie. En attendant, de la part des Etats neutres conscients de leur rôle et de leur dignité, la réserve s'impose plus que jamais à l'égard des hommes de Constantinople qui, non contents d'assassiner le plus brave et le plus chevaleresque des généraux de l'empire, se sont acharnés sur son cadavre à coups de poignard.

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