LA QUESTION DE LA MEDIATION RUSSE
II juillet 1913.
Il se confirme que le gouvernement bulgare a sollicité la médiation russe pour faire cesser les hostilités et qu'il s'est déclaré prêt à signer un armistice et à envoyer à Saint- Pétersbourg un plénipotentiaire chargé de négocier avec les représentants de la Serbie, de la Grèce et du Monténégro. Il n'est pas encore officiellement établi que la Bulgarie s'en est remise à la Russie du soin de régler tous ses différends avec tous les Etats balkaniques. D'autre part, les journaux viennois publient la note -circulaire adressée de Sofia le 9 (ou le 8) juillet aux grandes puissances. Dans cette note expédiée le même jour (ou la veille) que la demande de médiation à la Russie, le gouvernement bulgare déclare s'en tenir « aujourd'hui comme auparavant » au traité dû 13 mars 191 2. Il règne donc encore une certaine obscurité sur les diverses démarches diplomatiques du Cabinet de Sofia. On se demande s'il tient le même langage partout. Malheureusement l'expérience du passé justifie les soupçons. Ils ne seront dissipés qu'après que le gouver-
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nement bulgare aura pris une attitude nette, identique partout. La médiation russe ne peut aboutir aussi long- ' emps que la moindre incertitude subsistera sur la sincérité bulgare. II semble certain que ni les Serbes, ni les Grecs n'arrêteront les opérations militaires avant d'avoir entre les mains un engagement écrit catégorique sur la répartition des territoires cédés par la Turquie. Ils commettraient une grave imprudence en procédant autrement et aucun gouvernement étranger ne saurait accepter d'exercer une pression sur eux afin d'obtenir leur consentement à la signature d'un armistice qui ne réglerait point dans ses grandes lignes la question des frontières.
En conséquence, la combinaison proposée par la Bulgarie à la Russie, telle du moins que nous la connaissons, ne sera point acceptée par les Serbes et les Grecs. Ceux-ci refuseront d'aller délibérer à Pétersbourg avant d'avoir reçu des garanties officielles, irrévocables, sur la répartition des territoires. Ils ne laisseront point bénévolement reprendre haleine à un ennemi qui s'est conduit à leur égard sans aucun scrupule. Certes, le gouvernement bulgare a fait un pas sérieux vers l'apaisement en sollicitant la médiation russe. Mais il l'a fait tardivement et en hésitant. II perd un temps précieux. L'heure n'est plus aux palabres diplomatiques sous la présidence d'un homme d'État étranger. Le moment est venu de s'incliner franchement devant la destinée et de traiter avec les adversaires qu'on a provoqués. La Roumanie vient d'entrer en ligne ; comme nous l'indiquions le 30 juin, elle est résolue à saisir des gages sans plus attendre. La Turquie aussi pose des conditions. En vérité, toute heure qui s'écoule aggrave la situation de la Bulgarie. Les hommes d'État bulgares devraient enfin comprendre que toute conférence où figureront des .tiers doit être précédée d'un arrangement préliminaire di-
rect entre les Balkaniques. Cela était déjà vrai avant le coup du 29-30 juin ; cela est encore plus vrai aujourd'hui. Les vainqueurs d'hier ne sont point d'humeur à s'en remettre à l'arbitrage d'un tiers quelconque, si sympathique qu'il puisse être. Que M. Danef, qui a eu de beaux jours à Londres, surmonte donc ses répugnances et entre directement en rapport avec ses collègues balkaniques pour poser les bases de la paix. Si l'on ne veut point se réunir sur le théâtre de la guerre ,1a ville de Bucarest semble toute désignée comme lieu de discussion des conditions de l'armistice.
Le gouvernement bulgare devra faire encore un autre effort, aussi nécessaire et aussi pénible que le premier. Il devra s'attacher à détruire parmi les Bulgares des illusions et des erreurs tenaces propres à retarder la conclusion de la paix et à provoquer des troubles intérieurs. Nous trouvons une preuve de cet étrange état d'esprit dans une dépêche que nous avons reçue ce matin, signée des personnages les plus importants, religieux et civils, du royaume du tasr Ferdinand. Conçu en termes pathéniques, ce télégramme proteste contre les mesures violentes prises contre le détachement bulgare laissé à Salonique par le chef des troupes bulgares cantonnées dans cette ville lorsque celui-ci alla rejoindre le gros des forces bulgares qui se préparaient à tomber à l'improviste sur les Grecs. Les signataires dénoncent à l'indignation de l'Europe « le crime » commis par les Grecs « alors que nous voulions vivre avec eux dans les rapports de fraternité et de bonne entente si nécessaire pour la liberté et la civilisation des États balkaniques et surtout de la population martyre de la Macédoine ». L'ironie est forte. Nous ne mettons point en doute les sentiments personnels des honorables signataires, le métropolite Vassili, le président du Saint-Synode, le vice-pré-
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sident du Sobranié, l'ancien président du Conseil Malinof, les anciens ministres Ghénadief, Tontchef, Theodorof, etc. Mais il suffit de lire les récits quotidiens des horreurs de Macédoine et de Thrace pour savoir qui sont les martyrs et ■qui porte un défi à la civilisation. Nous avons sous les yeux un dossier formidable plein de pièces probantes émanant d'étrangers désintéressés. Il n'est vraiment pas de l'intérêt bulgare qu'il soit ouvert, et que les témoignages soient confrontés. Quant à l'arrestation du détachement bulgare laissé à Salonique, elle constituait une nécessité impérieuse dont l'omission eût été un crime de lèse-patrie de la part du conmiandant grec de la place. Sommé de se rendre ou .de partir désarmé, le détachement n'a voulu ni partir sans armes, ni se rendre. Les Grecs devaient-ils attendre, pour le mettre dans l'impossibilité de nuire, qu'il les fusillât dans le dos au moment où l'armée bulgare, qui espérait alors la victoire, s'approcherait de Salonique ?
Il faut le redire chaque jour : plus les Bulgares tarderont à se rendre compte des réalités, plus ils perdront.
OCCUPATION DE SILISTRIE PAR L ARMEE ROUMAINE. COMBINAISONS AUTRICHIENNES.
, 12 juillet 1913.
Les dernières vingt-quatre heures n'ont apporté aucune grande nouvelle, ni militaire, ni diplomatique. Les Roumains ont occupé la région de Silistrie et les Grecs poursuivent leurs avantages entre Sérès et la mer Egée. D'après des dépêches concordantes de Belgrade, de Bucarest, d'Athènes et de Cettigné, aucune des quatre puissances Gauvain. — T. V. 20
yiô L'EUROPE AU JOUR LE JOUR
actuellement en guerre avec la Bulgarie n'est disposée k conclure un armistice ou à se rendre à une conférence avant d'avoir obtenu des engagements catégoriques au sujet de la répartition des territoires cédés par la Turquie aux anciens alliés. Cela était facile à prévoir. La Russie eût gagné du temps si, au lieu de transmettre aux adversaires de la Bulgarie la proposition de médiation et de leur demander leurs conditions, elle s'était fait préalablement autoriser par le gouvernement bulgare à fournir des garanties. En insistant à Sofia pour obtenir des concessions préliminaires essentielles, elle eût mieux servi les intérêts de la Bulgarie qu'en déférant simplement à son désir. Les exigences des vainqueurs croîtront vraisemblablement avec l'extension de leurs opérations militaires ; il n'en peut résulter que des complications. Les puissances amies de la Bulgarie agiront sagement en l'invitant à consentir sans aucun retard les sacrifices nécessaires.
En ce moment critique, tous les regards se tournent vers Vienne. Quelques journaux donnent à entendre que l'Autriche-Hongrie pourrait bien occuper le sandjak de Novi- Bazar, actuellement entre les mains des Serbes et des Monténégrins, si la Serbie manifestait envers Sofia de trop grandes exigences. Cette tentative d'intimidation est peu heureuse. L'invasion du sandjak serait considérée en Russie comme un casus helli. Or l' Autriche-Hongrie ne peut absolument pas courir les risques d'une guerre européenne avec la Roumanie contre elle. Elle jouerait son existence même sans atouts dans son jeu. Nous croyons plutôt à la sincérité de la Nouvelle Presse libre qui fait aujourd'hui bonne mine à mauvais jeu. Dans son article d'hier, notre confrère viennois, tout en continuant de se répandre en incriminations contre les diplomaties russe et française, se console en considérant la rupture du bloc balkanique. Il
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espère que la guerre fratricide d'aujourd'hui laissera des germes de haine pour l'éternité. Il dit mieux ; il déclare que la monarchie dualiste doit s'adapter aux circonstances, renoncer à toute idée d'employer la violence en vue d'établir dans les Balkans une organisation conforme ?.i.x convenances viennoises, et devenir désormais le rempart de l'indépendance des États balkaniques. Noble et S2ge idée ! Que n'a-t-elle inspiré plus tôt la politique viennoise ! Que de mécomptes et de bouleversements le Ballplatz aurait em^pêchés! Les partisans de la grande politique de 1908-1909 peuvent mesurer maintenant dans toute leur étendue les conséquences de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine et le « triomphe diplomatique » du comte d'Aehrenthal.
Malgré tout, il convient de se tenir en garde contre les retours de la diplomatie austro-hongroise. Ce matin, en découvre dans certains journaux le germe de l'idée de la réunion d'un congrès européen. A coup sûr, l'idée est viennoise. Un congrès aurait pour seul objet réel de rendre aux puissances déçues roccasion de détruire par les négociations ce qui s'est accompli malgré elles en Orient. Espère-t-on flatter un pays ou un homme d'État en proposant la capitale de ce pays comme siège du congrès ? Compte-ton traiter encore les États balkaniques comme de jeunes pupilles dont les tuteurs partageraient la fortune à leur convenance ? Le projet de congrès, s'il a été conçu quelque part, est un projet mort-né.
Une idée non moins bizarre est jetée dans la circulation. Celle-là nous vient de Pétersbourg, mais nous ne pouvons imaginer qu'elle émane du gouvernement russe. Il s'agirait de subordonner le règlement des affaires balkaniques à la création d*une confédération balkanique. On s'étonne que Ton reprenne cette turlutaine dans des circonstances aussi sérieuses. On voit en ce moment les États balkaniques aux
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prises dans une lutte féroce et l'on prétend les mettre en ménage 1 Bien avant cette guerre, nous avons réagi contre ces chimères de confédration. L'instant est mal choisi pour en troubler de nouveau les cerveaux européens.
EXPOSE DE M. DANEF AU SOBRANIE.
13 juillet 1913.
Les jours passent et les négociations de paix ne progressent point. Le cercle de fer se resserre autour de la Bulgarie. Il se forme des situations de fait que les intéressés seront de plus en plus tentés de transformer en situations de droit. Par amour-propre ou par peur des stamboulovistes et des Macédoniens, le gouvernement bulgare s'entête à ne pas engager de pourparlers directs avec les vainqueurs. Il discute encore sur la responsabilité de l'initiative des hostilités ; il polémique, met flamberge au vent. Pendant ce temps, les horreurs s'accumulent en Macédoine ; les Grecs ne trouvent plus que ruines fumantes et populations massacrées dans les villes conquises. Depuis les Huns, rien de pareil ne s'est vu.
Tel est le dénouement de la croisade balkanique. Nous aurions désiré que, dès le lendemain de l'échec de l'attaque bulgare, les puissances amies de la paix et préoccupées d'humanité fissent énergiquement comprendre à Sofia que la partie était perdue, militairement et moralement, et que le mieux était de liquider au plus tôt le compte avec les alliés. Il y a huit jours, on pouvait encore prévenir l'entrée de l'armée roumaine en Bulgarie et la mise en mouver
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ment de l'armée turque ; on pouvait limiter les pertes bulgares sur les côtes de la mer Egée. A Paris, on a dû juger sainement la situation. Malheureusement il n'en a pas été de même partout. Les diplomates étrangers qui suivent à l'égard de la Bulgarie la politique de M. Perrichon se sont attachés à- sauver ce qui était irrémédiablement perdu. Au lieu de conseiller la soumission, ils ont plaidé les circonstances atténuantes. Ils ont gaspillé les jours dont chaque heure était précieuse. Aujourd'hui tout se complique de plus en plus. Peut-être certaines puissances espèrent-elles que la complication deviendra telle qu'elles pourront s'insinuer dans le conflit. La politique du pire a des partisans aussi dans les affaires extérieures. C'est une raison de plus d'être attentif.
Avant-hier, devant le Sobranié, M. Danef a fait un exposé d'un caractère plus parlementaire que diplomatique. En présence des actes de cet homme d'État, dont l'activité a été sans égale depuis plus d'un an, on se demande toujours s'il conforme sa conduite à ses idées personnelles et à celles de son parti, ou s'il subit l'irfiuence du parti contraire. En fait, aucun doute n'est permis sur certains points : le ministère du turcophile M. Guéchof a masqué la préparation de la guerre contre la Turquie, M. Danef étant président du Sobranié et hcmme de confiance du gouvernement ; d'autre part, l'atteque bulgare contre les alliés a été consommée sous le ministère de M. Danef, chef du parti russophile et partisan déclaré de l'union balkanique. M. Danef est-il. le maître du gouvernement quand il en est le chef, ou bien n'est-il qu'un paravent ? Avant-hier, dans son discours au Sobranié, il a traité « d'incidents de frontière dus au hasard » les batailles acharnées livrées pendant dix jours sur la lisière du front serbo-grec. Il n'a pas désavoué le général Savof dont
pourtant il avait notifié la destitution à M. Sazonof en sollicitant la médiation russe. Il a prétendu avoir donné l'ordre d'arrêter en Vieille Serbie les opérations « provoquées par des irruptions de détachements serbes en territoire bulgare w.Il a feint d'être stupéfait de l'entrée en ligne de la Roumanie qui avait solennellement annoncé ses intentions plusieurs semaines d'avance. Il a cru devoir encore invoquer le traité du 13 mars 191 2. Après quoi, il a terminé par ces mots : « Nous comparaissons devant le tribunal de la conscience publique européenne et nous espérons que notre droit sera apprécié par tous. Nous sommes résolus à rester jusqu'au bout sur ces positions. »
Le tribunal de la conscience publique européenne a jugé. L'histoire établira plus tard la responsabilité des hommes. Aujourd'hui les observateurs constatent que, depuis plus d'un an, la politique bulgare a été conduite suivant les plans et les méthodes des Macédoniens et qu'elle subit encore cette influence. La fameuse Organisation intérieure ne veut pas céder. Elle cherche même à imposer le général Savof comme ministre de la guerre. Résolue, suivant son programme publié 4e 16/29 ^^^ dernier, « à se servir de tous les moyens à sa portée sans tenir compte ni de la convention de Genève, ni de toute autre convention internationale », elle fonce droit devant elle. Elle ne reculera devant aucune considération, pas même devant la révolution. Tant que les Macédoniens ne seront pas matés à Sofia, il n'y aura ni paix balkanique ni gouvernement bulgare libre de ses actes. Les Bulgares connaissent assez maintenant la politique de casse-cou de l'Organisation intérieure pour prendre le courage de la rendre définitivement inoffensive.