LA REPRISE D ANDRINOPLE PAR LES TURCS
21 juillet 1913.
Les deux guerres balkaniques de 1912-1913 seront un beau sujet de méditation pour les philosophes et les historiens. La forteresse d 'Andrinople, autour de laquelle on s'est furieusement battu pendant six mois et dont les Bulgares n'ont pu s'emparer qu'avec le concours des Serbes,
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ce boulevard de l'islam en Europe dont la résistance prolongée au delà de toute prévision tint en échec la diplo- Tuatie tout l'hiver dernier, vient de retomber sans combat entre les mains des Turcs. Les Bulgares n'avaient pas laissé un régiment pour défendre cette place dont la prise leur avait coûté, à eux et aux Serbes, alors leurs alliés, des milliers et des milliers de victimes. Les Turcs sont rentrés sans coup férir dans leur ancienne métropole de Thrace. On se demande maintenant qui les en délogera. Après la guerre turco-balkanique et la guerre interbalkanique, verra-t-on une guerre turco-bulgare ? Et, si celle-là éclate, quelles seront ses conséquences en Europe et en Asie ? On peut juger maintenant si nous avions -raison de dire, le lendemain de l'agression bulgare, que les grandes puissances ne devaient pas perdre un jour, pas une heure, pour exercer à Sofia la pression la plus énergique en vue d'une prompte conclusion de la paix.
Les égards intempestifs qu'on a montrés envers les auteurs de « l'attaque brusquée » des 29-30 juin ont tourné finalement contre la Bulgarie et contie la paix générale. Le résultat était facile à prévoir. Les chancelleries s'exclament aujourd'hui contre la mise en mouvement de l'armée turque. A Sofia, on s'écrie que l'autorité de l'Europe s'effondre. Étonnement comique! Il eût été extraordinaire que les Turcs ne profitassent point de l'occasion deréoccuper Andriople. Sans doute cette satisfaction peut leur coûter très cher ; elle peut provoquer une nouvelle guerre en Europe et des bouleversements dans l'Asie ottomane. Mais, à la place des Turcs, qui eût résisté à la tentation .'* Leurs amis véritables ne sauraient trop leur conseiller la prudence. Mais quelle autorité possède l'Europe pour leur adresser des remontrances ou des sommations au nom du respect des traités ? Tout d'abord le traité
de Londres du 30 mai n'est encore ratifié par aucun des contractants. Ensuite les Bulgares occupaient indûment ^ tout dernièrement encore, une bonne partie des territoires reconnus à la Turquie par ce traité. Enfin ce qu'on appelle l'Europe a laissé tous les voisins de la Turquie violer à son détriment les traités en vigueur. Qu'on ne se donne donc pas le ridicule de parler maintenant au nom du droit l Les amateurs de vaudeville politique remarqueront aussi que les grandes puissances se sont préoccupées d'envoyer sur le terrain les délégués chargés de la délimitation de la frontière Enos-Midia lorsque les troupes ottomanes marchaient sur Andrinople.
On se console, paraît-il, dans les chancelleries en disant que l'accord règne entre les grandes puissances. Malheureusement jamais la situation diplomatique n'exige plus d'attention et ne justifie plus les méfiances que dans les périodes où l'on émet cette affirmation. En effet, quand toutes les puissances sont apparemment d'accord, c*est que les unes ne veulent rien faire et que les autres veulent laisser faire. On l'a bien vu l'automne dernier. Au moment où les Balkaniques, la Bulgarie notamment, préparaient avec une activité fiévreuse la campagne combinée contre la Turquie, les puissances proclamaient leur accord sur le maintien du statu quo. Or, à ce moment, deux grandes puissances au moins savaient ce qui se tramait et laissaient faire. Chacune des deux, il est vrai, espérait voir les événements tourner dans un sens différent. Aujourd'hui, sans manquer de respect envers aucune puissance, on peut craindre que plusieurs d'entre elles n'assistent avec une joie contenue aux nouvelles complications et ne se proposent d'en tirer parti en faveur de leurs desseins. Aussi, tout en nous réjouissant du parfait accord entre les chancelleries et en souhaitant qu'il se maintienne sans opposition
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entre les deux grands groupements européens, nous désirerions que la France et ses amis se tinssent sur leurs gardes.
De grands événements peuvent sortir des convulsions balkaniques. 11 est excellent de rechercher l'entente avec tout le monde. Seulement il se trouve toujours quelqu'un pour subordonner son consentement à certaines conditions. Si les autres acceptent ces conditions pour l'amour de la paix, autant dire qu'on laisse le champ libre au plus hardi. Nous avons assez montré dans l'affaire de Scutari que nous désirions sincèrement le maintien de l'accord. Mais alors la France avait donné sa parole, et il fallait la tenir. Dans les conjonctures actuelles, nous demandons que la France n'engage sa parole qu'à bon escient et que, . de concert avec ses alliés et amis, elle s'oppose à toute combinaison propre à préparer de nouveaux bouleversements. Au besoin, elle doit persuader ses alliés et amis. Si elle ne croit pas devoir « mener le jeu de l'Alliance dans les affaires orientales », elle ne doit se laisser jouer par personne. Pour l'instant, il importe d'empocher qu'une puissance quelconque reçoive ou ne se confère un mandat militaire sur un point quelconque de la péninsule balkanique. On sait trop ce qu'il advientjde ces mandats.