CONFUSION DIPLOMATIQUE
22 juillet 191 3.
La journée d'hier nous a apporté plusieurs manifestations diplomatiques : un communiqué russe, un télégramme du roi de Bulgarie au roi de Roumanie, une déclaration du Premier anglais à un banquet à Birmingham.
Oserons-nous le dire ? Aucune de ces manifestations ne nous semble éclaircir la situation. Sous prétexte de se défendre contre l'accusation d'avoir fait à Athènes des représentations plus fortes qu'à Belgrade, M. Sazonof annonce que la Russie ne tolérera ni l'humiliation de la Bulgarie, ni la violation du traité de Londres par la Turquie. Le roi Ferdinand redouble d'efforts à Bucarest pour arrêter la marche des troupes roumaines avant la signature d'un armistice. M. Asquith déplore les horreurs balkaniques et avertit la Turquie que, si elle déchirait le traité de Londres, elle verrait se poser chez elle « des questions qu'il n'est pas de son intérêt d'introduire dans le débat ». Aucun de ces personnages ne suggère de solution de la crise. On récrimine, on gémit, on promet, on menace, mais on ne propose rien.
Le communiqué russe aura atteint son but s'il a pour objet de réaliser entre les Cabinets de Vienne et de Pétersbourg l'accord que les organes du Ballplatz déclarent indispensable. En effet, le programme du comte Berchtold comprend les mêmes articles que le communiqué : pas d'affaiblissement excessif, pas d'humiliation de la Bulgarie ; pression sur la Grèce et la Serbie. Il ne manque que des sympathiques condoléances au général Savof et à M. Danef et un éloge de 1' « attaque brusquée ». 11 semble que, dans la crise tragique actuelle, la diplomatie européenne ait pour principale préoccupation de ménager l 'amour-propre des auteurs de l'agression du 29-30 juin. Le communiqué russe ne contient pas un mot sur le maintien à la tête des armées bulgares du général Savof dont pourtant M. Danef lui avait notifié la destitution. Nous ne recherchons l'humiliation et l'affaiblissement excessif d'aucune puissance. Mais, à notre sens, on servirait mieux les intérêts de la Bulgarie, ceux du roi Ferdinand et de la paix générale en
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refusant tout encouragement à Sofia, en mettant nettement le gouvernement bulgare en face de toutes ses responsabilités et en flétrissant sans réserve les procédés des gens de l'Organisation intérieure. Les Cabinets qui laissent le moindre espoir à MM. Malinof et Ghénadief sur la possibilité d'échapper aux justes conséquences de l'attaque brusquée assument eux-mêmes une partie de la responsabilité des événements. Si le gouvernement bulgare avait reçu, dès les premiers jours de juillet, des marques énergiques de réprobation au sujet de l'attentat commis contre ses alliés et une invitation à liquider sans retard cette lamentable affaire sous peine de perdre tout appui, les préliminaires de paix seraient déjà signés et l'on n'aurait plus à redouter l'affaiblissement excessif de personne. La politique de prestige, chère à de nombreux hommes d'État, est une bien mauvaise conseillère.
M. Asquith a dit des choses excellentes. Il s'est exprimé en termes d'une juste sévérité sur le spectacle offert par l'Orient. Mais on s'étonne que le successeur de Gladstone à la tête du parti libéral ait jugé incompatible avec la réserve imposée au chef d'un État neutre une allusion à l'attaque brusquée et aux nouvelles atrocités bulgares. L'Angleterre de 1876 s'est émue pour moins que cela. Pour ne pas nous toucher directement, l'emploi des méthodes du général Savof ne saurait laisser indifférentes ni la Grande- Bretagne, ni la France. Si la flotte d'une puissance en désaccord avec le Cabinet de Londres ou de Paris venait à couler brusquement une partie de la flotte britannique ou de la flotte française mouillée sans défiance dans les eaux nationales, comment M. Asquith et Sir Edward Grey apprécieraient-ils le procédé ? Vraiment, dans les réprimandes adressées en bloc aux Balkaniques, il est des distinctions à faire. Lorsqu'on passe débonnairement condamnation
sur des actes criminels, ne s'expose-t-on point à devenir victime d'actes semblables ?
M. Asquith a signalé fort justement les dangers audevant desquels court la Turquie en déchirant le traité de Londres. Mais les grandes puissances auraient plus d'autorité pour réprimander la Sublime Porte si elles avaient antérieurement contraint la Bulgarie à évacuer les territoires dont la possession était reconnue à la Turquie par le traité de Londres. Nous augurons aussi mal que M. Asquith des conséquences de l'initiative turque. Seulement nous pensons qu'on aurait dû et pu la prévenir. Aujour- V d'hui qu'elle est un fait accompli et qu'elle est réprouvée de tous côtés, il semblera^'t qu'on va prendre les mesures propres à la rendre inoffensive. Point du tout. On se contente de gémir. Ce serait pourtant une belle occasion pour les Cabinets des grandes puissances de prouver leur parfait accord. Ne s'entendrait-on que pour laisser se consommer les catastrophes ?
BRUITS d'un accord AUSTRO-RUSSE.
23 juillet 1913.
Le Cabinet de Pétersbourg a-t-il déféré aux sommations du Ballplatz ? Le communiqué russe publié hier signifie-t-il vraiment ce que nous disions avec le secret espoir de nous tromper? Le comte Berchtold avait fait déclarer dans les journaux officieux que la paix européenne ne serait conservée que si l'Autriche et la Russie, concluaient une entente. M. Sazonof a-t-il pris cette menace au sérieux ? Certes, il est très désirable pour le repos du monde que la Russie et l'Autriche-Hongrie ne soient séparées par aucun différend
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et nous ne songeons point à les opposer l'une à l'autre. Mais la politique austro-hongroise en Orient a constamment consisté à empêcher les peuples balkaniques de vivre leur vie propre, puis à les diviser et à les jeter les uns sur les autres quand ils ont conquis leur indépendance. Toutes les déclarations solennelles en sens contraire recelaient des arrière -pensées. Si celles du comte Berchtold en ce sens eussent été sincères, la Bulgarie ne se fût point livrée à l'agression des 29-30 juin et, après l'échec de cet attentat, elle se fût hâtée de liquider l'affaire en désavouant le général Savof. Le Cabinet de Vienne aurait encouragé les tentatives de transaction entre les alliés. Bien au contraire^ il les a découragées. Il a prétendu réduire au minimum la part de la Serbie. Il s'est constitué le champion des revendications bulgares. Il a déployé tous ses efforts pour prévenir l'intervention roumaine et maintenant il s'emploie à sauver la Bulgarie des justes conséquences de la seconde guerre balkanique. Alors, quel peut être l'objet d'un accord oriental austro-russe ?
On connaît les résultats des accords précédents analogues. Sous prétexte de faire régner l'ordre dans les Balkans, on partageait la péninsule en deux zones d'influence et l'on se répartissait cette prétendue influence comme un butin. Sous ce régime, la Macédoine a été livrée aux horreurs combinées des comitadjis et d'Abdul Hamid, les haines entre les nationalités ont été attisées, l'anarchie orientale a été soigneusement entretenue. Va-t-on recommencer ce jeu barbare ? Après deux guerres, il semblait enfin possible d'étabhr un équilibre balkanique stable. Par sa propre imprudence, la Bulgarie s'était mise hors d'état d'atteindre à l'hégémonie, but suprême de sa politique. Ainsi, la seconde guerre balkanique, contre l'intention de l'Etat qui l'avait provoquée, aboutissait à une organisation
des Balkans plus équitable et présentant de plus solides garanties pour la paix de l'avenir. Au moins les tristesses d'une lutte fratricide avaient-elles une contre-partie. Il semblait donc que l'Europe dût saisir avec empressement cette occasion de fixer l'équilibre issu des nouveaux événements, et sa tâche était facile puisque l'Etat au détriment de qui l'opération devait s'effectuer avait mis tous les torts de son côté.
Que voyons-nous, au contraire ? A la suite d'on ne sait quelles tractations, on s'applique à renverser le nouvel équilibre et à procurer aux anciennes rivalités de nouvelles occasions de s'épanouir. On gourmande les États provoqués et l'on console le provocateur. On reparle de l'autonomie macédonienne, c'est-à-dire de la combinaison la plus fertile en complications, en désordres et en guerres. On voit bien l'intérêt de l 'Autriche-Hongrie à se ménager des revanches sur la ligne de Salonique et des prétextes d'intervention. Mais où serait l'intérêt des puissances désintéressées de l'Europe ? Où serait celui de la'. Russie ? Faut-il chercher l'explication de l'accord austro-russe annoncé dans les nouvelles d'Arménie } Depuis une semaine, on lit dans les dépêches de Vienne que, si la Turquie n'est pas docile aux conseils de l'Europe, rien n'empêchera la Russie d'occuper l'Arménie. Le correspondant du Figaro à Pétersbourg, qui doit être aussi bien reçu au Pont-aux-Chantres qu'à l'ambassade de France, télégraphiait hier soir : « Je puis assurer que dès maintenant il a été donné à entendre à Constantinople que l'obstination des Turcs pourrait amener une occupation momentanée des territoires ottomans et que la question arménienne pourrait appeler notamment une action très énergique de la Russie ; en tout cas l'intervention russe ne sera jamais isolée. » En langage vulgaire, cela signifie que le partage de la Turquie
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d'Asie serait envisagé comme conséquence de l'avortement des ambitions bulgares : la Turquie payerait pour la Bulgarie. L'Autriche désire une Bulgarie forte et une Serbie faible. Elle aperçoit des scrupules à Péter sbourg : « Qu'à cela ne tienne, insinue-t-elle : prenez l'Arménie! » Mais elle ne laisse personne prendre quelque chose sans s'assurer sa part. Où serait cette part } Le correspondant du Figaro à Pétersbourg affirme que l'accord austro-russe est aujourd'hui un fait accompli grâce à l'action de la diplomatie italienne. Nous le croyons sans hésitation. La diplomatie italienne, si active depuis quelques années, a dû travailler avec entrain au succès de cette combinaison. Les Cabinets de Vienne et de Rome seraient donc d'accord pour prendre ensemble quelque chose. Ne serait-ce point l'Albanie, une Albanie agrandie, très agrandie } Peut-être aussi quelques îles convenablement situées } Et quels pourboires réserve -t-on à d'autres puissances }
Malgré les informations précises qu'on nous donne, nous ne pouvons croire que la Russie ait conclu un accord sur de pareilles bases. En tout cas la France ne saurait s'y associer ni l'approuver.