SUSPENSION D ARMES
31 juillet 1913.
La conférence de Bucarest a inauguré ses travaux par une mesure heureuse. Elle a décidé une suspension d'armes de cinq jours à compter d'aujourd'hui 31 juillet à midi. Les Serbes et les Grecs ont ainsi donné une preuve de leur sincère esprit de conciliation. On leur avait prêté l'intention de ne consentir à aucun arrêt des opérations militaires avant la signature des préliminaires de paix. Le roi Constantin semblait particulièrement ferme en ce sens. Mais, nous l'avons fait remarquer plusieurs fois, on interprétait mal la pensée des Cabinets de Belgrade et d'Athènes. Avec grande raison, ils étaient opposés à la conclusion d'un armistice qui permettrait de traîner indéfiniment les négociations comme ce fut le cas à Londres cet hiver. Par contre, ils ne "formulaient point d'objections graves contre une courte suspension d'armes. En effet, celle-ci présente de sérieux avantages. Non seulement elle interrompt les horreurs de la guerre, elle fournit aussi le moyen de s'assurer des véritables intentions des négociateurs. Pendant les cinq jours qui vont suivre, on aura largement le temps de constater si les Bulgares sont ou non sincères. Leurs adversaires vont immédiatement poser leurs conditions et ils verront si les principales sont acceptées en principe
sans arrière -pensée. Si M. Tontchef et ses collègues opposent à des propositions précises des combinaisons latérales, telles que l'autonomie de la Macédoine, et si le délai expire sans qu'on soit tombé d'accord sur les grandes lignes frontières, la suspension d'armes ne sera très probablement pas prolongée. Si vif que soit le désir du gouvernement roumain et du roi Charles en particulier de faire abputir la conférence de Bucarest, on ne saurait demander aux alliés de faire le jeu du gouvernement de Sofia.
Il est donc essentiel pour le succès des négociations que les Bulgares acceptent avant le 5 août, à midi, sans avoir à en référer à leur gouvernement, quelques conditions capitales. C'est d'abord le principe de la répartition définitive des territoires conquis sur la Turquie ; c'est ensuite la fixation des grandes lignes des nouvelles frontières. Sur les détails on pourra discuter ensuite et s'en remettre à des Commissions mixtes. Toutefois, certains points doivent être éclaircis sans retard. La Serbie doit savoir si la Bulgarie lui reconnaît les territoires entiers à l'ouest d'une ligjae Egri-Palanka-Kuprulu-Guevguéli, y compris les pentes de la rive gauche du Vardar entre Kuprulu et Guevguéli. De son côté, la Grèce doit être sûre de conserver la région située au sud de Guevguéli, Doiran et Sérès. La question de Drama et de Cavalla sera vraisemblablement l'objet de très vives contestations, et il est peu probable qu'on puisse s'entendre là-dessus avant le 5 août. Plusieurs puissances, en effet, semblent vouloir interdire Cavalla à la Grèce. Nous ne partageons pas leur manière de voir. Néanmoins, nous comprendrions que le règlement de cette question fût remis après le 5 août. Ce sera déjà un résultat appréciable si les Bulgares sont amenés à accepter, sans esprit de retour, les graneles lignes indiquées plus haut.
Peut-être la Grèce posera-t-elle tout d'abord des condi- Gauvain. — T. V. 23
tions très dures. Plusieurs de celles qu'on a publiées ne sont point destinées à triompher. Toutes les grandes puissances sont disposées à donner à la Bulgarie un accès suffisamment large sur la mer Egée et aucune ne soutiendrait des prétentions grecques sur tout le littoral. Le minimum de ce qui doit être donné à la Bulgarie — nous disons : donné, car en fait elle l'a perdu — • est la côte de la baie de Lagos à Eqos. Qjant à Cavalla, à notre sens, ce port, qui est foncièrement grec, doit rester à la Grèce. Avant l'agression des 29-30 juin, la^'question de Salonique était matériellement tranchée en faveur de la Grèce. Le petit quadrilatère Doiran-Kilkis-Drama-Cavalla constitue l'enjeu naturel de la déplorable partie engagée par la Bulgarie. Sa perte sera la juste punition d'un acte inqualifiable. Comme cette région est entièrement au pouvoir des Grecs, et que sa population est en forte majorité grecque, la justice, l'équité et les convenances seront d'accord. De cette façon, la question de Thasos serait aussi réglée. Cette île, incontestablement grecque, qui commande le golfe de Cavalla, pourrait rester sans inconvénient à la Grèce qui l'occupe. Seulement, afin de ménager la Bulgarie et d'établir une bonne frontière naturelle, il conviendrait de laisser aux Bulgares toute la région à l'est des monts séparant Drama de la vallée du Karasou. La frontière aboutirait sur la mer Egée dans le canal de Thasos. Les Bulgares auraient de cette manière la partie supérieure de la ligne de chemin de fer qui traverse la région et la relieraient facilement à leur propre réseau. Cette solution semble conclier tous les intérêts en présence.