‹ L'Europe au jour le jour (volume 2)Chapitre 96 sur 112 · QUESTIONS A SIR EDWARD GREY, AUX COMMUNES · texte numérisé non relu

QUESTIONS A SIR EDWARD GREY, AUX COMMUNES

l'italie et le DODÉCANÈSE.

ler août 1913.

Les amateurs d'ironie ont dû se délecter hier soir à la Chambre des Communes. On a posé à Sir Edward Grey une série de questions recelant, sous la gravité parlementaire, de la quintessence d'humour. Par exemple ; « Est-ce que, pour justifier leur changement d'attitude — au sujet du maintien du statu quo — , les puissances ont d'autres raisons à donner que les succès inattendus des Bulgares et des Serbes ? » Et encore : « Puisque les puissances ont permis aux anciens alliés d'entreprendre une guerre ae conquête, pourquoi auraient-elles des objections à formuler contre la reprise par les Turcs de leur ancien terri, toire, reprise qui du reste s'accorde avec le principe des nationalités que le très honorable gentleman soutient ?» Sir Edward Grey a été beaucoup plus circonspect que M. Asquith à Birmingham. Sa réponse se résume dans ses derniers mots : k Toutes ces questions sont inspirées par l'idée que l'action des puissances est réglée par la logique et par le droit des gens. Il me paraît à moi que l'action des puissances a été influencée par le souci qu'a chaque puissance de servir son intérêt particulier, et ensuite par le désir commun à toutes les puissances de maintenir la paix européenne. J'imagine que leur action sera toujours dirigée par ces mêmes considérations. » Cette constatation est la vérité même et la Chambre des Communes a paru s'en contenter. Nous ne la contredirons pas non plus. Toutefois

on peut observer que, même en considérant seulement leurs intérêts particuliers et le désir de maintenir la paix européenne, les puissances de la Triple-Entente auraient eu avantage à s'inspirer davantage de la logique. On défend mal et ses propres intérêts et la paix générale en se laissant aller au gré des événements. '

En ce moment, la logique est fort malmenée. Les Bulgares, qui se sont livrés à une agression brutale contre leurs alliés et qui ont commis sur des populations inoffensives des actes féroces, accusent leurs adversaires d'auj'ourd'hui de rapacité et de barbarie, et l'on écoute avec faveur leurs doléances. Ils ont supplié les puissances d'intervenir sans retard afin de prévenir leur anéantissement ; ils ont même fait courir le bruit que les représentants des puissances à Sofia risquaient d'être massacrés au cas où l'ennemi s'approcherait de Sofia et chaque jour des dépêches de Sofia annoncent au monde des succès des troupes du roi Ferdinand sur les Serbes et les Bulgares. L'Autriche, qui a laissé faire la première guerre balkanique et empêché la Roumanie de retenir alors la Bulgarie, qui a ensuite excité les Bulgares contre les Serbes, parle maintenant à Bucarest comme ses plénipotentiaires parlaient en 1856 au congrès de Paris : « A les entendre, disaient alors les diplomates russes, on dirait que ce sont eux qui ont pris Sébastopol. » Aujourd'hui le comte Berchtold prétend régler le sort de l'Orient comme si les troupes de l'empereur François- Joseph avaient remporté des victoires, et, cette fois, ils rencontrent le concours d'une partie de la diplomatie russe, de celle qui suit le sillage italien. Avant l'attaque brusquée des 29-30 juin, dont elle attendait de grands résultats, la Bulgarie réclamait la Thrace à titre de conquête, et la Macédoine, conquise et occupée par d'autres, au nom de l'ethnographie. Aujourd'hui qu'elle est rejetée hors de

Thrace et de Macédoine, et que son propre territoire est envahi, elle continue de revendiquer la Thrace, une partie de la Macédoine, et elle dispute aux Grecs des villes où il n'y a point de Bulgares. Certaines puissances trouvent cela tout naturel.Jl est possible qu'elles ne se préoccupent point de la logique. Mais leur autorité n'y gagne point. Nous ne croyons pas non plus que leurs intérêts spéciaux y gagnent davantage. La magnifique indifférence des Cabinets pour la logique, la morale et le droit est sujette à de singuliers revers. M. Danef, qu'on appelait déjà le Bismarck de la Prusse des Balkans, peut en dire long là-dessus, j

Plusieurs journaux italiens, et non des moindres, se fâchent tout rouge au sujet de nos appréciations sur les intentions de la Consulta. Au lieu de parler de « mensonges et de fantasmagories » comme le correspondant du Corriere délia Sera à Paris, ou de campagne italophobe comme le professionnel de gallophobie qu'est M. Cirmeni dans la Stampa, nos voisins feraient mieux de regarder chez eux. C'est dans leurs propres journaux — cités par nous — que nous avons pris nos informations. D'ailleurs, leurs protestations mêmes confirment nos appréciations. Nous avions dit que, malgré les assurances officielles de l'Italie aux autres puissances, le Cabinet de Rome se réservait la possibilité de conserver quelqu'une des îles de la mer Egée et que son attention se portait aussi sur les côtes voisines. Or, des communiqués publiés par la Tribuna et le Corriere délia Sera, il résulte que la question des îles du Dodécanèse regarderait exclusivement l'Italie et la Turquie. On exclut ainsi l'Europe à qui pourtant la Turquie s'en est remise entièrement du sort de toutes les îles sans exception. Quant à M. Cirmeni, il finit son article du 29 par ces mots : « Le général Ameglio, qui a la vue longue, surveillera de Rhodes

les côtes de Syrie. » Vraiment, on abuse un peu trop à Rome de la crédulité d 'autrui. Un mot récent d'un ancien président du Conseil italien éclaire cette politique. Cet homme d'Etat, qui reçoit toujours à Paris l'accueil le plus empressé, disait à un Allemand dans un salon diplomatique de Rome : « Vous n'avez pas su vous y prendre avec les Français. Poiu: dompter les Français, il faut employer les moyens doux ; à nous, cela nous a parfaitement réussi. » Mais M. Cirmeni n'a pas la manière.

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