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LES NÉGOCIATIONS DE BUCAREST

2 août 1913.

La"^ susoension d'armes conclue entre les belligérants expire le 5 août à midi. On envisage dès à présent l'impossibilité d'aboutir avant l'expiration de ce délai. Mais on croit qu'on peut aboutir à la fin de la semaine prochaine et l'on se propose de prolonger la suspension d'armes de quatre ou cinq jours. D'ailleurs il semble certain que les alliés n'accepteraient pas de prolongation plus longue et qu'ils tiennent à être fixés dans le premier délai sur les intentions bulgares ; le second délaisserait consacré au règlement des questions de détail.

L'attitude du gouvernement roumain a grandement contribué à fortifier les espoirs de paix. De mauvais bruits avaient couru à ce sujet. Les influences bulgares et austrohongroises combinées s'étaient exercées avec toutes leurs forces. Dar tous les moyens, en vue de détacher la Roumanie de la Serbie et de la Grèce. Elles avaient trouvé un terrain favorable dans le groupe qui s'agite autour de

MM. Pierre Carp et Nicolas Philipesco ministres récemment débarqués. La doctrine de ces deux hommes politiques est que la Roumanie ne peut échapper à une grande crise intérieure qu'en se régénérant dans un bain de sang. La campagne actuelle leur paraît bien médiocre. Ils aspirent à des actions d'éclat et à de vastes agrandissements. La combinaison'est-elle sortie de leurs cerveaux ou kura-telle été suggérée ?0n ne saurait dire encore. Toujours est-il que les carpistes évincés du pouvoir mjéditaient de se coaliser avec leurs ennemis traditionnels, les libéraux, qui ont dernièrement conclu une sorte de pacte avec les conservateurs-démocrates, pour voler à la conquête de Viddin et , de Négotin. Ces messieurs déclaraient inadmissible qu'on eût fait passer le Danube à une aussi belle armée pour obtenir une aussi pauvre compensation que la ligne Turtukai- Baltchik. Ils désiraient se faire offrir par la Bulgarie le district de Viddin en surcroît, et arracher ensuite Négotin à la Serbie, à moins que la Serbie ne leur cédât Négotin et ne leur laissât annexer Vidin. Ni le roi Charles, ni son gouvernement n'ont pris au sérieux ces combinaisons incohérentes dont le seul résultat certain eût été de discréditer profondément la politique roumaine et d'exposer le rovaume à des représailles. On est unanime aujourd'hui à reconnaître qu'ils continuent de suivre la voie indiquée par l'honneur, l'esprit derconciliation et le souci de l'équilibre. Quelles que puissent être ses sympathies natives pour telle ou telle grande puissance, le roi Charles se voit appelé par un rare concours de circonstances à jouer en ce moment un trop beau rôle en Orient pour qu'il sacrifie la réalisation du rêve de toute sa vie à d'imprudentes convoitises. S'il réussit à faire conclure sous ses auspices un traité qui fonde l'équilibre balkanique et donne à la Roumanie une magnifique frontière d'Oltenitza à la mer Noire, il aura mis

le sceau à la grande œuvre de son règne glorieux. Cette satisfaction lui sera sans doute plus précieuse que l'approbation du comte Berchtold.

On connaît maintenant les conditions des. alliés. Celles de Bucarest ont été précisées. Sans être plus dures, elles comportent un tracé particulièrement avantageux pour la Roumanie ; MM. Majoresco et Take Jonesco tiennent à mettre de ce côté leur pays à l'abri de toute chicane future. Si les Bulgares avaient cédé plus tôt, ils auraient peut-être obtenu un tracé moins défavorable. Comme il était inévitable, leurs atermoiements et leur confiance indéracinable dans la division de leurs adversaires ont aggravé leur situation. Ils ont demandé à réfléchir ; mais ils ne peuvent échapper à la nécessité d'accepter ce que Bucarest leur impose.

Les conditions serbes et grecques on les lira plus

loin ne sont pas le dernier mot de Belgrade et d'Athènes.

Elles réservent des éléments de transaction en prévision

de marchandages certains. Tout en étant exagérées, elles

ne sont pas encore comparables à ce que la Bulgarie eût

prétendu prendre si elle avait été victorieuse. Si M. Tont-

chef s'indigne, MM.Pachitch et Venizélos le calmeront en

lui montrant une certaine carte dressée à Sofia au moment

où l'on s'y croyait assuré de vaincre ; d'après ce plan, la

Bulgarie absorbait tout sauf l'Épire, l'Albanie, le Sandjak

et un morceau de Vieille Serbie. Mais on n'appliquera pas

la loi du talion. Les alliés ne disputeront point sérieusement

à la Bulgarie les côtes de l'Egée entre le Karasou et la Ma-

ritza, ni la vallée de la haute Strouma. Si les Bulgares ont

renoncé aux combinaisons dilatoires telles que l'autonomie,

la lutte se circonscrira autour du Vardar et de Cavalla.

Nous avons déjà dit les raisons de laisser Cavalla avec l'île

de Thasos à la Grèce. On ne comprend guère que la Russie

soit d'un avis contraire. Oii comprend encore moins l'entêtement de l'Italie, reniant les doctrines du risorgime?tto, à soutenir les prétentions bulgares dans ces régions lointaines exclusivement grecques, surtout au moment où la conférence de Londres, sur ses instances très pressantes, vient d'incorporer Coritza à l'Albanie. La possession du [canal de Corfou par la Grèce présentait, dit-on, un danger vital pour l'Italie ; le canal de Thasos inspire-t-il donc les mêmes craintes à MM. Giolitti et de San Giuliano ?

PROLONGATION DE LA SUSPENSION d'aRMES. — SIGNATURE d'un accord ROUMANO-BULGARE.

4 août 1913.

Comme nous le faisions prévoir avant-hier, la suspension d'armes de cinq jours qui expirait demain mardi, à midi, été prolongée ce matin par la conférence de Bucarest. Cette prolongation n'est nullement un mauvais signe. Tout d'abord, elle est de trois jours seulement, et ce court délai, plus court encore que le premier, indique suffisamment qu'on espère aboutir. Ensuite, même si l'on apercevait la possibilité de tomber d'accord avant demain,à midi, il était nécessaire de stipuler une prolongation au moins un jour d'avance, car autrement le temps eût manqué pour prévenir les troupes des belligérants. Comme les Serbes et les Bulgares sont établis dans des tranchées séparées en quelques endroits par une très faible distance, il eût pu se produire de déplorables collisions. On a donc agi très sagement en accordant un délai supplémentaire de trois jours.

Il semble que cette mesure, proposée par la Roumanie, n'a soulevé d'objection d'aucun côté.

D'ailleurs, le temps écoulé depuis l'ouverture de la conférence n'a pas été perdu. En premier lieu, l'accord bulgaro-roumain a été signé hier par les délégués militaires des deux pays. Après quelque résistance, les plénipotentiaires bulgares ont été mis en demeure par M. Majoresca de dire oui ou non, et ils ont cédé ; ils ont reçu satisfaction seulement sur deux points de détail secondaires. La Rou~ manie obtient une large bande de territoire d'environ 7.500 kilomètres carrés avec 250.000 habitants, allant de 13 kilomètres à l'ouest de Turtukaï à 10 kilomètres au sud de Baltchik et sensiblement convexe vers son milieu de manière à comprendre certaines positions stratégiques dans le nouveau territoire roumain. Les tergiversations de la Bulgarie lui font ainsi perdre aux deux extrémités de la ligne et au sud un peu plus de terrain qu'il n'avait été primitivement prévu. Quant aux garanties en faveur de la population macédo-roumaine et à l'interdiction d'élever ou de conserver des fortifications à Roustchouk,Choumla et dans un rayon de vingt kilomètres autour de Baltchik,. elles sont acceptées par la Bulgarie dans les conditions antérieurement posées.

En second lieu, les plénipotentiaires bulgares ont consenti à se placer sur le terrain de la répartition définitive des territoires sans opposer de contre-propositions fondées sur des systèmes latéraux tels que l'autonomie de la Macédoine ou la création de zones tampons. Dès leur arrivée à Bucarest, ils ont constaté que toute tentative en ce sens provoquerait la rupture immédiate des négociations. Ils discutent sérieusement. Nous avons publié hier en Dernière Heure un télégramme particulièrement intéressant de notre correspondant à Bucarest, qui indiquait les

grandes lignes frontières qui seraient très probablement adoptées. Aujourd'hui la situation est la même. Ces grandes lignes correspondent à celles que nous avions suggérées précédemment, aux prétentions légitimes des alliés, aux convenances géographiques et à un équilibre balkanique sagement compris. Elles s'imposent à tout esprit impartial et prévoyant. Naturellement, les délégués bulgares se débattent encore avec le vague espoir d'échapper à l'étreinte. En fait, ils concentrent leurs efforts sur l'acquisition de Cavalla. Ils n'auraient chance de réussir que si la Roumanie appuyait franchement cette revendication. Mais le Cabinet de Bucarest paraît plutôt disposé à les incliner à la résignation. Il sait, en effet, que la Grèce ne renoncera sous aucun prétexte à une région qu'elle a conquise au prix des plus grands sacrifices et qui est entièrement grecque.

Malheureusement, quelques Cabinets, s'inspirant de considérations étrangères à la justice et à l'équité, encouragent encore les Bulgares dans leurs prétentions sur Cavalla. La diplomatie austro-hongroise soutient que le port de Cavalla est le débouche naturel de la Macédoine bulgare et que sa possession par la Grèce porterait atteinte aux intérêts de la monarchie dualiste dans les Balkans. Cette dernière objection est curieuse. Elle révèle surtout les ambitions incoercibles de certains Austro-Hongrois. En réalité, Cavalla est le port naturel de la région qui va être annexée par la Grèce, entre le lac de Tachjmo et la vallée du Karasou. L'artère de la Macédoine bulgare sera le Karasou dont le cours tout entier appartiendra à la Bulgarie. Or la vallée de ce fleuve est séparée de Tarrière-pays de Cavalla par une longue et haute chaîne de montagnes. De plus, nous Tavons déjà fait remarquer, la Bulgarie possédera la partie de la ligne Jonction Salonique-Constantinople à laquelle son réseau actuel pourra le plus facilement

être relié. Elle jouira donc de toutes les facilités commerciales désirables.

La presse austro-hongroise et italienne ■ — car la diplomatie italienne seconde en cette affaire le Ballhausplatz avec une remarquable ténacité — recourt encore à l'argument qu'il ne faut pas laisser « étrangler » ou trop affaiblir la Bulgarie. Nos confrères ont sans doute oublié de regarder une carte des Balkans. S'ils en consultaient une, ils constateraient que les territoires reconnus au roi Ferdinand sont équivalents à ceux revendiqués par la Serbie ou par la Grèce, et que, malgré sa défaite incontestable et son inqualifiable agression, la Bulgarie bénéficiera encore d'une part des dépouilles ottomanes aussi grande que celle de ses anciens alliés. Enfin la part bulgare est destinée à s'augmenter de tout ce qui pourra être repris sur les Turcs en Thrace. Toutefois, à notre sens, les grandes puissances n'ont rien à promettre à la Bulgarie de ce côté ; leur rôle doit se borner à l'autoriser à ressaisir ce qu'elle a perdu par sa propre faute, exclusivement par sa faute.

En renonçant à Cavalla, la Bulgarie ne sera ni étranglée, ni affaiblie. Elle manquera seulement un gain dont elle se croyait assurée il y a quelques semaines encore. Mais elle a perdu la partie qu'elle a si follement engagée ; l'enjeu est entre les mains du vainqueur, il doit y rester.

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