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LA QUESTION DE CAVALLA

5 août 1913.

Suivant toutes les probabilités, le traité de paix balkanique sera signé demain ou après-demain. Le langage très

LACONFÉRENCE DE BUCAREST 365

ferme tenu à la séance d'hier matin par M." Majoresco, président de la conférence, a détruit les dernières illusions qui pouvaient rester aux plénipotentiaires bulgares. M. Majoresco a déclaré que l'accord bulgaro-roumain signé la veille n'était « qu'une partie des arrangements d'ensemble auxquels tous les belligérants doivent donner leur assentiment et qui mettront fin à la guerre ». Le premier plénipotentiaire du roi Charles a ajouté : « La Roumanie reste solidaire de ses alliés. ». On ne peut être plus clair. La Bulgarie reste donc seule en face des quatre alliés sans le moindre espoir de les désunir. La Roumanie s'est assurée que les dernières conditions de la Serbie et de la Grèce sont équitables et modérées et elle les soutient. La Bulgarie n'a plus qu'à s'incliner. Militairement et diplomatiquement, elle est hors d'état de maintenir ses prétentions. Elle peut calculer aujourd'hui ce que lui coûtent les conseils qui l'ont poussée à la résistance. Quand la population bulgare connaîtra la vérité sur les événements, quand elle découvrira les mensonges dans lesquels on l'a fait vivre pendant des mois, elle fera payer cher ses déceptions aux hommes qui en sont responsables. Déjà l'on parle de mettre M. Danef en accusation.

La seule pierre d'achoppement de la paix, la question de Civalla, sera écartée au moyen d'un expédient. Notre correspondant à Bucarest nous télégraphie à ce sujet :

Bucarest, le 5 août.

La décision de quatre grandes puissances relative à la révision éventuelle du traité de paix n'a pas encore été officiellement communiquée à la conférence par les chefs des missions diplomatiques accréditées ici. Mais, aussitôt qu'elle a été connue, elle a facilité bien des choses. ^

En effet, si elle n'avait pas été publiée, la situation du Cabinet Radoslavof et des plénipotentiaires bulgares eût été critique. Si ceux-ci avaient consenti à la cession de Cavalla à la Grèce sans la réserve de quelques puissances, le Cabinet Radoslavof aurait probablement donné sa démission, ce qui eût fâcheusement compliqué la situation. Au contraire, la

démarche diplomatique relative à la révision de l'article concernant Cavalla constitue une satisfaction qui apaisera l'opinion publique bulgare et permettra de signer.

Grâce à cet heureux expédient, la paix sera conciuc mercredi ou jeudi. -J.B.

Nous comptons bien que l'expédient n'aura pas d'autre suite. Le gouvernement français ne s'associe pas à la démarche, et l'opinion publique française est hostile à toute révision. Ni l'Europe en bloc, ni au cône puissance en particulier ne possède le moindre droit de demander la modification d'un article quelconque du traité par lequel les belligérants se répartiront les territoires cédés par la Turquie en vertu du traité de Londres du 31 mai 191 3. Si le traité de paix est signé, il faudrait une nouvelle guerre pour le faire modifier ; toutes les démarches diplomatiques seraient vaines .'^Dans l'état présent des choses, on ne voit pas de puissance disposée sérieusement à passer de la démarche diplomatique à l'intervention militaire. Mais l'ingénieux expédient dont parle notre corr-espondant fournira peutêtre un prétexte à une ou deux puissances de rechercher des avantages en dehors des territoires partagés. Il y a l'Albanie et il y aura les îles de la mer Egée. Les diplomates n'auront pas]de longues vacances.

PRÉTENTION AUTRICHIENNE DE REVISER LE TRAITÉ DI BUCAREST. — l'iTALIE ET LE DODÉCANÈSE.

6 août 1913.11

Il est inexact que les représentants des grandes puissances à Bucarest aient notifié hier à la conférence l'intention de leurs gouvernements de se réserver le droit de

reviser les articles du traité de paix en préparation relatifs soit à l'attribution de Cavalla, soit à tout autre objet. Ce matin encore aucune démarche officielle n'avait été faite en ce sens. De plus, nous maintenons, malgré toute affirmation contraire, notre information d'hier concernant l'attitude du gouvernement français en cette affaire ; notre gouvernement ne s'est pas associé au projet de démarche en question et il n'a pas l'intention de s'y associer. Nous répétons aussi qu'il lui serait impossible, en raison de l'hostilité très justifiée de l'opinion publique française, de consentir à la révision des clauses du traité balkanique par un aréopage européen dépourvu de tout mandat. On semble croire à Vienne que le droit de révision est un droit naturel. Cette idée tient sans doute à l'état d'esprit spécial aux Austro-Hongrois. On ne peut, en effet, se déshabituer à Vienne et à Pest de l'idée que les nations balkaniques sont des pupilles dont les contrats, pour être valables, doivent recevoir l'homologation du Baiîplatz. Mais cette conception du droit international ne fait pas encore autorité en Europe. Quant à la France, elle ne prendra part à des discussions sur la révision que pour en combattre le principe et ses diverses applications. L'idée de révision ne mérite d'être prise en considération que comme un expédient destiné à faciliter aux Bulgares la signature du traité, mais à la condition qu'il soit bien entendu que cette réserve restera lettre morte.

L'obstination de la diplomatie austro-hongroise à soutenir les résistances bulgares vise principalement la Serbie. Pour le Ballplatz, la question balkanique est surtout une question serbe. En cherchant à arracher aux Grecs Cavalla, le comte Berchtold cherche à faire réduire la part serbe, car, si la part grecque venait à être diminuée au profit de la Bulgarie, le Cabinet d'Athènes élèverait probablement

de nouvelles prétentions en Macédoine au détriment de la Serbie. En outre, la négociation de Cavalla et le projet de révision constituent des moyens de pression sur Belgrade destinés à obtenir les fameuses garanties dont il a été question dès le début de la première guerre balkanique. Or, ces garanties sont incompatibles avec l'indépendance nationale serbe. La France ne peut donc s'associer, ni directement, ni indirectement, à une mesure ou à une combinaison tendant] à les imposer au roi Pierre. La Russie renierait toute sa politique passée en ne prenant point la même attitude. L'Angleterre également désavouerait les principes de sa politique générale et sa conduite pendant la crise bosniaque. L'Allemagne soutient les revendications grecques sur Cavalla. L'Italie reste la seule associée de l'Autriche dans cette question.

Il est bien curieux de lire en ce moment les journaux transalpins. On y voit s'étaler d'énormes manchettes où sont dénoncées aux Italiens l'hostilité, la haine, la duplicité, l'ingratitude de la France. Et pourquoi ce déchaînement? Parce que nous nous étonnons de l'entêtement italien à soutenir les prétentions bulgares sur le pays grec de Cavalla ; parce que nous constatons que le gouvernement italien, après s'être solennellement engagé à évacuer les îles de la mer Egée occupées pendant la guerre tripolitaine, refuse aujourd'hui non seulement de rendre ces îles, mais encore d'examiner l'éventualité de leur restitution au moment prévu par les traités. La question est pourtant simple. D'une part, la Turquie s'en est remise, sans réserve, aux grandes puissances du sort de toutes les îles ottomanes de la mer Egée sans aucune exception. D'autre part, l'Italie s'est engagée par le traité de Lausanne à restituer les îles du Dodécanèse à la Turquie dès que les troupes ottomanes auraient évacué la Libye. En conséquence, la conférence

de Londres a le droit et le devoir, avant de se séparer, de fixer l'attribution des îles de la mer Egée, celles du Dodécanèse comprises. Elle ne froisse aucune susceptibilité légitime italienne en examinant s'il convient d'attribuer à la Grèce telles ou telles îles du Dodécanèse, cette décision devenant applicable le jour où la restitution stipulée par le traité de Lausanne sera effectuée. Pour que Ton s'étonne et s'indigne en Italie des propositions soumises à ce sujet à la conférence des ambassadeurs, il faut nécessairement qu'on ait l'arrière -pensée de ne jamais exécuter la clause du traité de Lausanne relative aux îles.

Nous avons signalé cette arrière-pensée et la presse • transalpine lance sur nous l'anathème.Qu'on juge pourtant si nos appréhensions étaient justifiées. Il est avéré aujourd'hui et les officiers italiens, même des officiers généraux, revenus de Libye, reconnaissent qu'il ne reste plus de Turcs en Tripolitaine ni en Cyrénaïque. Toutes les troupes ottomanes en ont été retirées. Les seuls soldats réguliers qui y combattent encore sont des Bédouins, des Arabes, instruits et entraînés par Enver Bey et Aziz Bey lorsque ces deux officiers y étaient encore. Mais ces hommes qui n'ont jamais été enrôlés au service turc, qui combattent seulement pour leur petite patrie, ne peuvent être considérés comme troupes ottomanes. Ils se recrutent incessamment sur place. Si l'Italie prétend les ranger dans l'armée ottomane, autant dire qu'elle veut garder les îles jusqu'à ce que toute résistance cesse en Lybie, c'est-à-dire jusqu'au siècle prochain. Et c'est bien là ce que disent en effet nos confrères italiens. On lit dans le Carrière délia Sera du 2 août : « L'Italie ne peut envisager l'éventualité de la restitution des îles tant qu'un seul soldat turc restera en Libye. « La Stampa du 4 écrit : « La conférence des ambassadeurs ne peut délibérer {sic) qu'à l'unanimité des Gauvain. — T. V. 24

voix. Par conséquent il n'y a pas la plus lointaine possibilité que, l'Italie s'y opposant, on puisse prendre une délibération quelconque sur les îles de la^er Egée occupées par l'Italie. Pour que la France atteigne son but, pour que l'Italie soit contrainte à abandonner les îles de la mer Egée, aucune mesure diplomatique ne sera efficace ; il n'est qu'un moyen efficace : l'emploi de la force. » Nous n'en avons jamais dit autant.

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