HEUREUSE CONCLUSION DES NÉGOCIATIONS DE BUCAREST
7 août 1913.
Le traité de paix n'est pas signé, mais on assure que la paix balkanique est faite. Au cours de la journée d'hier l'accord s'est établi sur la frontière bulgaro-serbe d'abord, puis sur la frontière bulgaro-grecque. Les détails des deux tracés seront fixés seulement aujourd'hui et l'on n'a point encore discuté en séance plénière les autres questions, telles que les garanties aux nationalités et les indemnités. Toutefois on a confiance que, l'entente sur les grandes lignes frontières une fois réalisée, toutes les autres difficultés seront facilement réglées aujourd'hui et demain. Le traité serait signé au plus tard samedi. Il contiendra probablement un article spécial, relatif aux mesures militaires à prendre jusqu'à la ratification du traité. On parle déjà de démobilisation et, sitôt le traité de Bucarest signé, les belligérants diminueront sans doute leurs effectifs sous les armes. Mais les Bulgares ont encore un compte à régler avec les Turcs, et les alliés ne pourraient, sans imprudence, remettre leurs armées sur le pied de paix avant la ratifica-
tion définitive du traité et la disparition de tout danger de révision .
Il est difficile de se rendre un compte exact du tracé des nouvelles frontières telles qu'elles apparaissent à travers les dépêches de Bucarest. On peut seulement se les imaginer d'après les concessions faites sur les principaux points en litige. Dans leurs grandes lignes et à très peu de chose près, elles correspondent à ce que nous télégraphiait dimanche notre correspondant à Bucarest.
Si l'on se reporte à la carte publiée dans le supplément des Débats du 19 juin, on verra que la nouvelle frontière serbe est presque calquée, sauf sur un point, sur celle que le Cabinet de Belgrade réclamait à cette époque. Du côté de la Grèce, au sud, elle est la même jusqu'au Vardar ; au nord-est, elle part environ du même point, un peu à droite d'Egri-Palanka ; au sud-est, elle aboutit également un peu au nord du lac de Doiran. La différence consible en ce que la partie concave, comprenant les villes de Kotchana, d'istip et de Radovitch, est attribuée à la Serbie. Stroumitza est rendue à la Bulgarie. Ce n'est plus le cours du Vardar qui sert de frontière, c'est la ligne de faîte des montagnes voisines de la rive gauche jusqu'à la Bella Pianina. Ainsi l'agrandissement de la Serbie comparativement à ses demandes antérieures à l'agression bulgare est relativement peu considérable. Il supprime le coude d'istip à l'ouest et englobe à l'est le massif montagneux de la Plaskavitcha Pianina. Il y a là plus de positions stratégiques que de grandes agglomérations. Leur annexion est le résultat naturel de la victoire. On ne jugera de leur importance véritable que lorsqu'on connaîtra la carte annexée au traité.
Comme il était à prévoir, Cavalla reste à la Grèce. Ce sacrifice consommé, l'accord sur le reste s'est conclu rapi-
dément. M. Venizélos a renoncé immédiatement aux côtes de l'Egée jusqu'à l'embouchure du Karasou. On a décidé de prendre le cours de ce fleuve comme frontière jusqu'à sa rencontre avec la ligne de faîte partant de la Bella Planina, coupant la Strouma au-dessus de Demir-Hissar et se prolongeant à peu près horizontalement jusqu'au Karasou. On ne comprend encore pas bien si, sur les instances de la Roumanie, la Grèce n'a pas au dernier moment cédé une partie de la rive droite du Karasou. Cette concession serait de bonne politique, car elle donnerait aux deux pays une frontière géographique meilleure et elle permettrait à la Bulgarie de construire un chemin de fer dans de meilleurs conditions, ce qui serait justice.
Voilà donc terminé, du moins on peut l'espérer, une guerre fratricide commencée dans des conditions déplolables, conduite avec fureur, souillée d'horreurs sans nom. Elle bouleversait l'Orient et, à la longue, menaçait la paix de l'Europe. Le mérite du dénouement revient incontestablement à la Roumanie. Avec un coup d'œil remarquable, le roi Charles et ses ministres ont vu clairement la politique à suivre dans l'intérêt national et dans celui de l'équilibre, sitôt que les dissentiments entre les anciens alliés ont fait redouter un conflit. Cette politique une fois choisie, ils s'y sont tenus inébranlablement. Cette fermeté honore grandement le souverain et ses conseillers car elle a été soumise à de rudes épreuves. Charles I®^ était pressé sans relâche par l'empereur François-Joseph et le comte Berchtold de rentrer au bercail autrichien ; MM. Majoresco et Take Jonesco étaient assiégés par les intrigants et les brouillons de l'intérieur qui exigeaient qu'on profitât de cette prétendue occasion pour annexer à droite et à gauche. Ici nous avons toujours cru à la modération et à la clairvoyance du gouvernement roumain actuellement au pouvoir. Nous
sommes particulièrement heureux que l'événement ne nous ait point démentis. Si le traité de Bucarest est signé tel qu'on l'annonce et si les puissances désintéressées veillent à ce qu'il ne soit point revisé contre tout droit, l'équilibre oriental sera fondé, l'équilibre européen sera consolidé et la Roumanie sera appelée à jouer sur les bords du Danube, entre l'Orient et l'Occident, un rôle digne de ses origines, de ses progrès et de sa puissance.