LA REVISION DU TRAITE DE BERLIN
Georges P^. Cette nouvelle modification du statu quo, tout en constituant une violation flagrante du droit au détriment de la Turquie, ne change à peu près rien au régime existant. Le haut-commissaire était, en fait, un simple gouverneur grec. La Turquie devra sans doute se résigner à cet autre sacrifice. En ce qui concerne l'Europe, il y aura des garanties à prendre au point de vue du statut financier de l'île.
La question du Monténégro est infiniment plus délicate. Nous disions avant-hier que la Russie et l'Italie avaient dû s*en préoccuper. La Russie entretient depuis longtem.ps avec la maison princière de Cettigné des relations trop intimes pour qu'elle consente à -laisser la petite principauté prisonnière de l'article 29 du traité de Berlin, alors que tous les autres Etats balkaniques s'affranchissent brutalement de leurs obligations. Il y a plus. L'Italie, qui est l'associée de l 'Autriche-Hongrie dans la Triplice, est rattachée aussi par des liens de famille et certains intérêts communs au Monténégro. Dans la liquidation qui se prépare, elle se trouvait dépourvue. Elle ne pouvait revendiquer, on ne pouvait lui attribuer un morceau d'Albanie ou de Tripolitaine. Il ne restait qu'à délier le Monténégro de ses chaînes. Seulement ce sont des chaînes autrichiennes et non plus ottomanes. Toujours soucieuse de ligoter, sinon matériellement, du moins économiquement, ses voisins du Danube et de l'Adriatique, l 'Autriche-Hongrie avait obtenu, en 1878, à Berlin, des droits précieux sur la Tchernagora. Elle s'était réservé la police maritime et sanitaire des ports et des rivages ; elle avait imposé au Monténégro sa législation maritime, sa protection consulaire pour la marine marchande, le démolition des fortificatiois dans le voisinage de la mer, l'interdiction d'en construire de nouvelles, un droit de veto sur la construction des routes et
des chemins de fer. Consent-elle à abandonner ces privilèges équivalant à un protectorat ? Malgré 1' a entier accord » entre M. Tittoni et le baron d'Aehrenthal proclamé par la presse officieuse, c'est loin d'être certain. La grande réserve des diplomates italiens dans la crise actuelle vient vraisemblablement de là. Le Monténégro les a tirés d'embarras en usant du même procédé que l 'Autriche-Hongrie elle-même. Il se déclare délié de ses engagements. Le gouvernement de Vienne, qui a « repris sa liberté » vis-àvis de la Bosnie et de l'Herzégovine trouvera-t-il mauvais que le prince Nicolas reprenne aussi la sienne ?
C'est un des points noirs de l'horizon. D'inquiétantes rumeurs arrivent de Bulgarie. Le bruit court que le prince Ferdinand sommerait la Sublime-Porte de le^ reconnaître sur-le-champ. On peut être sûr que, si les relations turcobulgares s'enveniment malgré la très grande modération du Cabinet ottoman, c'est que le Cabinet de Vienne croira avoir intérêt à brouiller les cartes. Il serait sans doute avide de donner au monde une nouvelle preuve de son désintéressement. Ce qu'on apprend tous les jours sur les origines du conflit dans lequel l'Europe entière court le risque d'être englobée confirme tous les soupçons sur la politique du baron d'Aehrenthal. Pour échanger des réalités incontestées contre un avantage ostentatoire, il n'a pas reculé devafit le danger de mettre le feu aux quatre coins de la Méditerranée. Et les explications qu'il donne de sa conduite dans ses circulaires et communiqués sont un monument d'hypocrisie. Nous ne les citerons plus ; c'est assez cju 'elles aient pu être publiées une fois. Chaque phrase est un défi à la logique, à la bonne foi, à la vérité. Nous ne savons pas si, quand les alarmes seront disparues, le baron d'Aehrenthal sera jugé digne par son souverain reconnaissant d'être créé prince de Mostar ; dès aujourd'hui, il est