LA REVISION DU TRAITÉ DE B K R I. I N
en droit de se vanter d'être l'homme qui a le plus fait pour discréditer la littérature diplomatique.
Dans cette crise angoissante, il faut reconnaître encore une fois que c'est la Turquie qui donne l'exemple du bon sens et de la raison. Elle ne s'oppose pas à la réunion d'un Congrès évidemment destiné à consacrer des pertes cruelles. Elle demande elle-même qu'il soit convoqué. Autant l'ancien régime évoluait dans des voies sinueuses, autant le nouveau suit une ligne droite, sans détours, sans crochets. Il mérite, au plus haut degré, de recueillir les fruits de sa magnanimité.
Mais le Congrès se réunira~t-il ? Si la victime conviée à l'holocauste y consent, la seule objection sérieuse semble tomber. Il est à craindre, pourtant, que ce ne soit pas le cas. Après toutes les questions soulevées successivement depuis une semaine, celle de l'ouverture des détroits se pose devant l'Europe. Comme nous le disions hier, et comme l'ont confirmé le soir même les déclarations de M. Isvolsky, la Russie met pour condition à la reconnaissance des faits accomplis ces jours derniers l'abrogation de l'article 63 du traité de Berlin, ou du moins son interprétation, restée toujours confuse, dans un sens favorable à la liberté du passage des navires de guerre russes à travers le Bosphore et les Dardanelles. C'est une des controverses les plus embrouillées en droit diplomatique. Nous ne pouvons songer à l'exposer aujourd'hui en détail. Il suffira de dire en substance que l'article 63 avait pour objet, dans l'idée des plénipotentiaires de la Grande-Bretagne, de permettre au sultan, souverain des eaux territoriales, de fermer ou d'ouvrir les détroits à la marine de guerre qui lui plairait, tandis que, dans l'esprit des représentants de la Russie, aucune force militaire ne pouvait entrer de la mer Egée dans la mer Noire, même avec l'autorisation du
sultan. La clôture des détroits, établie au Congrès de Paris, en 1856, confirmée à la Conférence de Londres, en 1871, visait la Russie. Il est naturel que, dans la dislocation générale de l'édifice construit en 1878, Tempire des tsars veuille jeter à bas la muraille élevée contre lui à une époque où il se trouvait en rivalité ouverte avec l'Angleterre.
Aujourd'hui que les Cabinets de Pétersbourg et de Londres sont unis dans une confiance mutuelle, cette précaution de la vieille diplomatie européenne contre l'ambition russe n'a pas plus de raison de subsister que les servitudes stipulées contre d'autres Etats. L'opinion anglaise, il est vrai, choquée par la brusquerie et le caractère clandestin des derniers événements, n'est pas encore tout à fait disposée à faire cette concession à sa rivale traditionnelle. Les anciennes méfiances n'ont pas eu le temps de se dissiper entièrement. Il appartient à M. Isvolsky, qui part demain pour Londres, de fournir au Cabinet britannique des explications de nature à lever les dernières objections. M. Pichon mettra également toute son énergie, toute la légitime autorité dont il jouit à Londres, pour amener sur ce point un accord extrêmement désirable. Si ce résultat est atteint, la crise actuelle, provoquée avec une impardonnable légèreté, aura du moins servi à resserrer les liens entre la France, la Russie et l'Angleterre.
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