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LE TSAR FERDINAND A PÉTERSBOURG

rable. Elle eût certainement détruit la bonne impression résultant de Tingénieuse combinaison financière de M. Isvolsky qui substituait la Russie à la Bulgarie dans les obligations de celle-ci vis-à-vis de la Porte pour le payement de l'indemnité turque. La nation libératrice eût immédiatement reperdu tout ce qu'elle avait si péniblement regagné ces dernières semaines. Les conseillers de Ferdinand I<^i' comptaient bien que M. Isvolsky ne s'exposerait pas à cet échec. Ils avaient bien calculé. Nicolas II répondit à Ferdinand l^^ qu'il serait le bienvenu. En même temps, M. Isvolsky télégraphia à toutes les chancelleries que le tsar Ferdinand, venant à Pétersbourg assister aux obsèques du grand-duc Vladimir, serait reçu avec les honneurs royaux. Mais il se préoccupa aussitôt de rassurer la Turquie dont les susceptibilités pouvaient légitimement s'éveiller. Sur son ordre, l'ambassadeur de Russie à Constantinople remit au grand-vizir une déclaration conçue à peu près en ces termes :

Sur les instances de la grande-duchesse Vladimir^ Vempereur, prenant en considération V amitié qui unissait le roi Ferdinand au grand-duc Vladimir, a consenti à ce que le roi assistât aux obsèques solennelles du grand-duc. Le roi sera reçu avec les honneurs dus à son rang. Mais cette concession est toute personnelle et ne doit, en aucune façon, faire préjuger de la décision que prendra la Russie au sujet de sa reconnaissance comme tsar des Bulgares ou au sujet de r indépendance de la Bulgarie. Le gouvernement russe est convaincu que la Turquie considérera la présence du roi Ferdinand à Saint-Pétersbourg comme la conséquence d'une étiquette inévitable et sans aucune intention agressive à regard du gouvernement ottoman.

Enfin, le Cabinet de Pétersbourg fait donner dans la presse russe des explications rassurantes de sa conduite en cette affaire. D'une part, dit-il, Ferdinand I^^ venant à Pétersbourg comme chef de la nation bulgare doit être reçu avec les honneurs royaux ; d'autre part, cette réception, toute de courtoisie, ne change rien à la question de la reconnaissance de l'indépendance bulgare ; c'est toujours à l'Europe, à l'Europe seule, de procéder, dans les formes régulières, conformément aux traités, à la reconnaissance du nouvel état de choses en Bulgarie.

Ferdinand I^^ est arrivé ce matin, à neuf heures, à Pétersbourg. Depuis Varsovie, il voyageait dans le train impérial mis à sa disposition par Nicolas II. D'après les dépêches parvenues à l'heure où nous écrivons, il a été reçu, suivant le programme convenu, avec les honneurs royaux. Mais il y a des nuances dans ces honneurs. Quand le prince Ferdinand a été reçu cet automne à Budapest par François-Joseph, il lui a été rendu aussi les honneurs souverains. Et pourtant l 'empereur-roi n'est pas allé l'attendre à la gare, comme il aurait dû le faire pour un souverain indiscuté. C'est l'archiduc Joseph qui se trouvait sur le quai. A cette époque, il n'était pas encore question d'indépendance bulgare. François-Joseph avait concilié les convenances internationales avec ses convenances politiques. C'est ce qui vient d'avoir lieu à Pétersbourg. Nicolas II n'est pas allé à la gare. Il n'a donc pas traité Ferdinand I^^ d'égal à égal. Il n'a pas préjugé la question de la reconnaissance officielle, qui reste entière. Ce ne sont là que des nuances ; mais, dans les circonstances particulièrement délicates où se trouvait le Gouvernement russe, elles ont leur importance.

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TENSION DES RELATIONS AUSTRO -SERBES. — MOUVEMENTS DE TROUPES. — MENACES DE PRESSE.

23 février 1909.

DÈS nouvelles de plus en plus alarmantes arrivent de divers côtés au sujet- des relations entre TAutriche- Hongrie et la Serbie. Ce n'est pas qu'il se soit produit de fait nouveau de nature à provoquer une rupture entre les deux voisines. A l'exception d'incidents locaux d'importance très secondaire, on n'a signalé dans ces derniers temps aucun événement pouvant servir de prétexte à des hostilités. Si les Serbes se sont laissés aller quelquefois à des exagérations de langage, ils se sont gardés de tout acte compromettant. Dans tous les cas, leur gouvernement a observé une attitude absolument correcte. Malgré les difficultés de la situation intérieure, malgré l'excitation des esprits, il est resté calme. M. Milovanovitch n'a fourni aucun grief au Cabinet de Vienne. Personnellement désireux de régler à l'amiable un conflit gros de dangers pour son pays, il a cherché, il cherche encore un terrain de conciliation. Si la presse officieuse austro-hongroise, certainement d'accord avec le baron d'Aehrenthal, tient aujourd'hui un langage comminatoire, c'est donc qu'on, se prépare à Vienne à prendre une initiative, à expliquer des résolutions déjà arrêtées. Posée devant l'Eu-

rope depuis les premiers jours d'octobre, reléguée ensuite au second plan par les conflits âustro-turc et turcobulgare, elle revient au premier plan. Mais les termes en sont restés les mêmes. Les journaux du Ballplatz ne réussiront pas à donner le change à l'opinion, à déplacer les responsabilités.

Dès le premier jour, il était facile de prévoir ce qui arriverait. En procédant, contre tout droit, à l'incorporation définitive des deux provinces occupées dans la monarchie dualiste, l'empereur François-Joseph a déchaîné sciemment, sans nécessité, une crise européenne dont les conséquences redoutables ne pouvaient lui échapper. Il est puéril de soutenir que, n'ayant rien pris aux Serbes, il n'a aucun tort envers eux. Il leur a pris leur idéal. Ce n'est peut-être qu'un mot ; mais c'est un de ces mots dont vivent les peuples. Ensuite, il leur a coupé toute communication avec l'Adriatique. Il ne laisse d'issue à leurs produits que par les voies austro-hongroises, c'est-à-dire qu'il reste maître de leur fermer ces voies à tout instant. On sait qu'il ne s'est pas fait faute jusqu'ici d'user de cette faculté. Le passé justifie toutes les craintes pour l'avenir. Présentée comme une grande concession, la proposition de raccorder les chemins de fer de Serbie à ceux de Bosnie et d'Herzégovine est au plus haut point fallacieuse. Quand ils sont en bons termes avec leurs voisins d'au-delà de la Save, les Serbes n'ont pas besoin d'une nouvelle voie vers l'Europe occidentale. Ils en éprouvent la nécessité seulement en cas de brouille avec Vienne, et, dans ce cas, le débouché bosniaque leur serait fermé dans les mêmes conditions que ceux de Hongrie et de Croatie. Il est donc vain d'imaginer d'ingénieux tracés pour relier les réseaux serbes à l'Adriatique par la Bosnie. Le Cabinet de Belgrade ne déboursera certaine -

ment pas un centime pour cette opération. Ce qu'il désire, ce qu'il considère comme la condition même de son existence, c'est une communication libre avec le Monténégro et l'Adriatique.

Dans la première période de la crise, il avait préconisé une solution que nous n'avons pu approuver. Il demandait la cession d'une bande du territoire bosniaque, le long de la Drina, pour relier les territoires de Monténégro et de Serbie. Il était certain que le Cabinet de Vienne ne consentirait pas à ce sacrifice, et, pour notre part, nous n'avons jamais recommandé de solution dort la chancellerie du Ballplatz eût sujet de s'offusquer. Mais, aujourd'hui, cette prétention n'existe plus qu'à titre de simple désir. M. Milovanovitch ne l'a pas formulée dans une note au baron d'Aehrenthal. Il l'a exposée dans un discours en laissant aux puissances signataires du traité de Berlin le soin de trouver une combinaison satisfaisante pour les deux parties. Il semblait tacitement convenu que, sitôt les différends austro-turc et turco-bulgare aplanis, on se préoccuperait sérieusement de régler celui qui menace de mettre aux prises Vienne et Belgrade. Sans doute, il eût été préférable de les régler tous à la fois. Mais la critique est aisée. On reproche ses lenteurs à la diplomatie. L'approche du printemps énerve les gouvernements et les écrivains. Or, on ne saurait trop le répéter : le danger actuel ne vient ni de la saison, ni de faits nouveaux, mais des intentions du gouvernement de Vienne. A en croire la presse austro-hongroise, l'incertitude ne peut pas durer plus longtemps, il faut en finir avec la Serbie. Mais ce n'est pas la Serbie qui a créé cette incertitude, ce n'est pas elle qui menace. Elle complète ses armements, très normaux, décidés bien avant l'ouverture de la crise. Elle n'a pas sous les armes lo.ooo hommes de plus qu'en

temps ordinaire. Elle n'a pas mobilisé. L'Autriche-Hongrie, au contraire, a mobilisé sur sa frontière un corps d'armée au grand complet et effectué d'autres mouvements de troupes très considérables. Qu'elle propose à la Serbie de revenir avec elle, simultanément, à l'état militaire normal. Si elle éprouve un refus, elle aura un grief. En attendant, elle n'invoque que de mauvais prétextes.

La vérité se trouve dans un article de la Wiener Allgemeine Zeitung que nous avons reproduit avant-hier. « Nous voulons, dit cet organe officieux, que la Serbie reconnaisse définitivement que l'annexion de la Bosnie- Herzégovine n'a lésé aucun droit de la Serbie, n'a donné à la Serbie aucun droit à une compensation d'aucune sorte... Nous voulons qu'elle renonce d'une façon définitive à son attitude. » C'est-à-dire que l'on demande à la Serbie de n'avoir plus de politique indépendante, plus d'armée capable d'offrir une résistance. Si c'est bien cela, on peut s'attendre à tout. Toutefois, si la Serbie ne se laisse pas impressionner, si elle ne commet pas d'imprudence et ne se met pas dans son tort, le Cabinet de Vienne n'osera pas passer outre. Il risquerait trop. Les autres puissances auront le temps d'intervenir. Il n'est pas impossible de trouver des solutions équitables ; si nous sommes bien informés, on en examine plusieurs en ce moment. Elles sont complexes. Il faut un peu de temps pour en calculer la portée. L'Europe a le droit d'exiger qu'on lui laisse ce temps. La puissance qui brusquerait les événements, au moyen d'un ultimatum ou par des mesures militaires, encourrait une terrible responsabilité.

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POSITION DE LA QUESTION, — MENACES DE l'aUTRICHE. DEMANDES DE PRESSION SUR LA SERBIE.

24 février 1909.

LÈS efforts de la presse autrichienne pour jeter la confusion dans les esprits à propos de la question serbe, n'ont pas été vains. Jamais la question n'a paru plus embrouillée. Jamais elle n'a été plus mal posée. A en croire les journaux de Vienne et leurs alliés, la Serbie menace en ce moment la paix de l'Europe. Il faut la mettre à la raison. L'Autriche est là pour se charger de la besogne : qu'on en profite ! Il importe de rétablir la vérité.

Au commencement du mois de février, les relations entre l'Autriche et la Serbie étaient exactement les mêmes qu'en janvier et en décembre. Lé baron d'Aehrenthal protestait de ses intentions pacifiques, M. Milovanovitch s'en remettait à la future Conférence du soin de défendre les intérêts serbes. Evidemment, ce calme était superficiel ; il pouvait dégénérer rapidement en tempête. Mais le gouvernement serbe n'a rien fait pour déchaîner l'orage ; aucun de ses membres n'a commis le moindre écart de langage ; aucune mesure militaire extraordinaire n'a été prise. Cette réserve a-t-elle déjoué les combinaisons de Vienne ? A défaut d'un prétexte de rupture, les

journaux austrophiles se sont mis à incriminer les intentions supposées du Cabinet de Belgrade. Puis ils ont feint de considérer ces intentions comme des résolutions déjà prises. Aujourd'hui, ils demandent raison à la Serbie de ces résolutions hypothétiques. « Si étrange que cela paraisse, ils ont réussi à convaincre une partie de l'opinion européenne. Et les organes de cette opinion nous disent : (( Si la guerre éclate entre l'Autriche et la Serbie, si la Russie prend fait et cause pour la Serbie, l'Allemagne est tenue de donner tout son appui militaire à l'Autriche. Alors, c'est la guerre générale. Prenez garde! » C'est le même raisonnement que l'on tenait aux mois d'octobre et de novembre, quand le baron d'Aehrenthal demandait à M. Pichon d'exercer une pression à Constantinople pour faire accepter à la Porte l'annexion pure et simple, sans compensation, de la Bosnie-Herzégovine. Aujourd'hui, c'est à Belgrade qu'on nous demande d'exercer la pression. Dans l'intervalle, l'affaire marocaine s'est arrangée. On compte, à Vienne, que, désormais, nous nous prêterons à toutes les combinaisons orientales destinées à transformer les pays balkaniques en protectorats austrohongrois. En réalité, sous une autre forme, on en revient à la vieille idée de séparer la France de la Russie et de l'Angleterre.

Dans l'affaire turque, M. Pichon a très habilement concilié nos grands intérêts nationaux avec les nécessités de la paix. Dans l'affaire serbe, où les mêmes pièges lui sont tendus, il saura manœuvrer, nous en sommes certains, avec la même prudence. Dans les circonstances critiques actuelles, il eût désiré, avec ses collègues de Londres et de Rome, que l'on s'informât exactement, à Vienne et à Belgrade, des réclamations des deux gouvernements. Ce désir était bien naturel. Tant qu'on discute sur des

articles de journaux, on crée seulement de nouvelles sources de confusion. Pressenti à ce sujet, le Cabinet de Berlin a répondu que, dans son opinion, il convenait d'interroger seulement Belgrade. Tirant aussitôt son épée du fourreau, le Cabinet de Vienne a déclaré qu'il n'accepterait l'intervention d'aucune puissance. Or il n'a été proposé ni médiation, ni intervention. Il a seulement été question de préciser les sujets de désaccord entre Vienne et Belgrade et de provoquer une conversation amicale sur les moyens de mettre équitablement fin au conflit. Le baron d'Aehrenthal refuse de préciser ses griefs. Tout en continuant de protester de ses intentions pacifiques, il exige que la Serbie renonce « à son attitude ». Il faudrait pourtant définir cette attitude, formuler des réclamations nettes comportant des satisfactions correspondantes. Mais Vienne s'obstine dans un silence calculé.

Puisqu'on n'obtient aucun éclaircissement de ce côté, nous ne voyons pas d'inconvénient à ce que les puissances se tournent aujourd'hui vers Belgrade et y posent toutes questions utiles : non pas pour intimider, mais pour se renseigner. Nous ne combattrons jamais un projet pouvant servir la cause de la paix. Notre entier concours est acquis aux hommes de bonne foi désireux d'aplanir les diflFérends entre Etats. Mais nous ne conseillerons jamais à un peuple, petit ou grand, de s'incliner devant des sommations injustes. Nous flétririons tous les actes de pression destinés à imposer à un peuple des conditions de paix équivalant à la servitude. Les Serbes peuvent donc avoir une entière confiance dans nos bons sentiments à leur égard si nous engageons leur gouvernement à accepter la conversation avec les puissances qui croiront devoir s'enquérir de ses intentions. Dans le nouveau Cabinet qui vient de se constituer à Belgrade, M. Milovano-

vitch consente le portefeuille des Affaires étrangères. C'est roccasion pour lui d'exposer, soit dans le programme ministériel, soit aux réprésentants des puissances près du roi Pierre, la politique extérieure de la Serbie. Il détruira ainsi les légendes. On lui reproche d'exiger de TAutriche la cession d'une partie de la Bosnie. S'il était fondé, ce reproche, à l'heure actuelle, serait, en effet, très grave. Que M. Milovano vitch n'hésite pas à le repousser et à confier aux puissances signataires du traité de Berlin les intérêts de son pays. Il enlèvera ainsi à Vienne tout prétexte d'intervention. Alors, l'opinion européenne sera en mesure de juger.

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