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LE BRIDGE AUSTRO-SERBE. — UN ARTICLE DU « FREMDENBLATT

LA partie engagée en Orient par TAutriche-Hongrie touche à sa fin. Le jeu [devient très serré. Tous les atouts sont tombés. Le baron d'Aehrenthal, qui est un excellent joueur de bridge, voudrait maintenant passer sa longue couleur. Plusieurs de ses cartes maîtresses ont été coupées. Il ne peut plus gagner la levée que s'il affranchit la couleur serbe. Pour cela, il faut qu'il donne la main à l'adversaire et l'oblige à jouer dans sa fourchette. C'est le coup qu'il vient d'essayer. La démarche faite hier à Belgrade par le comte Forgach est la carte destinée à faire prendre la main à M. Milovanovitch. La carte a été jetée avec un sourire : le comte Khevenhuller est allé rendre visite à M. Pichon pour l'assurer des bonnes intentions du Ballplatz.

C'est bien joué. M. Milovanovitch, lui aussi, est un whisteur de belle force. Durant son long séjour à Rome, il s'est familiarisé avec les finesses de ce jeu pour lequel il avait de remarquables dispositions naturelles. Après quelques instants de réflexion, il ne manquera pas de rendre au comte Forgach sa politesse accompagnée d'un sourire également gracieux : il sferait désolé d'enlever la

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main à un adversaire aussi prévenant, il se gardera de prendre une carte lancée d'un geste aussi élégant.

Le gouvernement serbe, en effet, n'a aucun intérêt à quitter le terrain sur lequel il s'est habilement placé. Il a répondu à des mises en demeure brutales en se mettant sous la sauvegarde de l'Europe. Il serait bien imprudent de sortir de cet abri. La communication du comte Forgach, dont nous avons analysé la teneur hier en Dernière Heure, peut se résumer ainsi : « Vous avez déclaré aux puissances votre désir de vivre en bons voisins avec nous et votre intention de ne rien nous réclamer ; eh bien! donnez-nous directement ces assurances et nous serons gentils pour vous. )> M. Milovanovitch peut facilement répondre : « Nous n'oublions pas que l'Autriche- Hongrie est une des puissances signataires du traité de Berlin et nous nous empresserons de lui faire part, en même temps qu'aux autres Etats, de nos intentions formelles, dès que sera arrêté le texte définitif de la note que nous préparons et dont vous connaissez déjà le sens. Nous espérons que vous jugerez cette communication suffisante. Cela fait, nous nous croirons en droit de compter que rien ne retardera plus la mise en vigueur du traité de commerce que nous avons signé l'an dernier avec vous, que la Skoupchtina serbe a déjà ratifié, et qui attend encore la ratification des Parlements de Vienne et de Pest. En ce -qui concerne 1^ question de Bosnie-Herzépovine qui semble vous préoccuper plus particulièrement, nous ne nous reconnaissons plus le droit de la traiter en tête à tête avec vous : ce sont les puissances signataires du traité de Berlin qui en sont saisies. »

Cette réponse s'impose. En vain le Frenideublatt, et avec lui les autres officieux de Vienne et de Berlin, cherchet-il encore aujourd'hui à déplacer la question. D'après

l'organe de la chancellerie autrichienne, il est indispensable qu'un accord austro-serbe soit conclu avant la réunion de la Conférence projetée. Rien ne montre mieux que l'Autriche se sent dans son tort ; car, si elle éprouve le besoin de signer un accord avec la Serbie, qui ne lui réclame rien, c'est qu'elle reconnaît lui devoir quelque chose. Il y a une nuance, pourra dire le Fremdenblatt : la Serbie, il est vrai, ne nous réclame rien aujourd'hui, directement ; mais elle réserve ses aspirations pour l'avenir; nous voulons qu'elle renonce explicitement à ces aspirations et nous sommes disposés à payer un bon prix cette renonciation. Mais ni le Cabinet Novakovitch, ni aucun autre gouvernement serbe, ne signera jamais de convention aux termes de laquelle la Serbie renierait ses aspirations. Le roi Milan, qui vendait au détail les droits de son pays et ses prérogatives de chef de maison souveraine, a bien pu trouver, en 1881, un ministre assez faible pour signer, à l'insu de ses collègues, un pacte secret avec Vienne. Il n'en trouverait plus aujourd'hui. Le roi Pierre est certainement prêt à négocier avec l'empereur François- Joseph une convention additionnelle au traité de commerce déjà signé, ou une convention spéciale sur des questions économiques spéciales, mais c'est à condition qu'aucune clause, publique ou secrète, visant les « aspirations serbes » n'y soit insérée. Si le baron d'Aehrenthal n'avait pas la conscience aussi lourde, il n'insisterait pas dans des prétentions injurieuses pour tout peuple libre. Il possède un excellent moyen de rendre inofïensives, et sans qu'il lui en coûte rien, les aspirations de ses voisins : c'est de donner à tous les sujets de l'empereur-roi, de l'un et l'autre côté de la Leitha, sans distinction de race ni de religion, des droits égaux en fait et non seulement sur le papier.

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LA CRISE ORIENTALE

LE PROJET DE NOTE SERBE REMANIE A FETERSBOURG. — LA TACTIQUE AUSTRO-HONGROISE. — NÉGOCIATIONS COMMER- CIALES AUSTRO-ROUMAINES.

10 mars 1909.

LE projet de note serbe aux puissances, qui avait été soumis par M. Milovanovitch au gouvernement russe, est revenu, avant-hier lundi, à Belgrade. Il n'a subi que de légères modifications à Pétersbourg. Il reste conforme à la communication officieuse de la semaine dernière. Il ne contient aucun détail sur la question du désarmement, sur le renvoi des réservistes, et se borne, sous ce rapport, à confirmer les intentions résolument pacifiques de la Serbie. Quelques phrases auraient été légèrement remaniées de manière à devenir plus précises. Le Conseil des ministres serbe s'est réuni hier pour examiner le projet ainsi modifié et pour en arrêter la rédaction définitive. Il est probable que la note sera adressée, aujourd'hui même, à toutes les puissances signataires du traité de Berlin, y compris l'Autriche.

11 faut donc attendre, pour la commenter, que le texte officiel en soit connu. Mais on peut, dès aujourd'hui, se rendre compte des dispositions avec lesqiielles on accueillera ce document dans les différentes chancelleries. A Vienne et à Berlin, on affecte le pessimisme. On y déclare, plus haut que jamais, quç l'Autriche n'ira pas à la

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Conférence tant qu'elle n'aura pas conclu un accord spécial avec la Serbie. Dans les cercles militaires, on dit que la lutte pour la prépondérance dans les Balkans entre la monarchie dualiste et la Russie est inévitable, que l'armée austro-hongroise est en excellent état et que le moment est favorable pour trancher dans sa racine la rivalité séculaire entre les deux Etats. C'est la théorie de la Danzer^s Armeezeitung qui s'est déjà exprimée plusieurs fois à ce sujet avec un cynisme sans restriction. Elle n'impressionnera personne. L'armée austro-hongroise semble actuellement, en effet, bien préparée à la guerre. Depuis plusieurs mois, elle est dans un état de demi-mobilisation. Il est naturel que les officiers, dont c'est le métier et le rêve de faire la guerre, brûlent du désir d'en venir aux coups. Mais les risques de la lutte sont beaucoup trop considérables pour que l'empereur François-Joseph partage cette belle ardeur. En dehors même de la Triple Entente, il y a d'autres garanties du maintien de la paix. La Bulgarie qui n'est pas un facteur négligeable du problème militaire, pourrait entrer en ligne, non pour marcher avec sa complice du mois d'octobre, mais pour faire cause commune avec les Serbes. La presse officieuse bulgare vient de publier des articles significatifs à cet égard. Dans son numéro de lundi, le Vreme déclare que la renonciation de la Serbie à des revendications territoriales a retourné l'opinion en sa faveur et que les sympathies du gouvernement et de l'opinion bulgares sont maintenant acquises à ce pays.

D'autre part, les négociations du traité de commerce austro-roumain, qui avaient été reprises il y a quelques semaines après une longue interruption et dont plusieurs journaux avaient annoncé ces jours derniers l'heureux résultat, se sont heurtées finalement à des obstacles diffi-

cilement surmontables. D'après la Nouvelle Presse libre y le Cabinet de Bucarest se propose de faire usage de l'article 8 du traité de commerce actuellement en vigueur pour dénoncer celui-ci. A en croire les informations de Bucarest, le Cabinet présidé par M. Jean Bratiano n'a pas las tendances nettement austrophiles de M. Démètre Stourdza. Il semble bien décidé à ne pas permettre que la crise orientale se dénoue par un accroissement de l'influence austro-allemande sur le Bas-Danube. Par exemple, il s'opposerait à la modification des traités relatifs au Danube dans le sens indiqué par le baron d'Aehrenthal au mois d'octobre. Il n'accepterait jamais, sous aucun prétexte, à aucun prix, une Confédération balkanique présidée par l'Autriche. Enfin, il n'est pas douteux que la Turquie, dont le conflit avec la Bulgarie va être réglé grâce à la généreuse intervention de la Russie, ne prêtera d'appui d'aucune sorte à l'Autriche. La presse viennoise prend ses désirs pour des réalités quand elle signale l'irritation des Turcs contre les Serbes.

La tactique diplomatique austro-hongroise consiste à fuir le terrain international. Bon gré mal gré, pourtant, le baron d'Aehrenthal sera contraint d'y venir. La France, la Russie, l'Angleterre et l'Italie n'ont pas la moindre intention de porter atteinte à son amour-propre. Elles ne prétendent lui arracher aucune concession incompatible avec les intérêts bien entendus de la monarchie. Mais elles ne peuvent pas se dérober à la tâche qui incombe à l'Europe d'examiner en commun la cause des Serbes et des Monténégrins. Le baron d'Aehrenthal ferait œuvre de sagesse et figure d'homme d'Etat en le reconnaissant franchement, sans plus tarder.

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