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DE NÉGOCIATION

20 mars 1909.

L'imminence du danger a mis en branle toutes les chancelleries. Depuis quelques jours, il y a un enchevêtrement de négociations d'une extrême complication. En dehors du conflit austro-serbe proprement dit, les diplomates ont à s'occuper de la reconnaissance de l'accord austro-turc et du triple accord russo-turc, russobulgare et turco-bulgare sur le règlement de l'indemnité réclamée par la Porte à la Bulgarie. En ce qui concerne cette dernière aiïaire, Rifaat Pacha a bien signé avec M. Isvolsky, avant de quitter Pétersbourg, un projet de convention aux termes duquel le gouvernement [russe assure à la Turquie le payement de 125 millions réalisables au moyen de la cession à un établissement financier — la Banque ottomane, paraît-il — d'environ quarante annuités^ de l'indemnité de guerre russe. Mais il reste à spécifier dans quelles conditions et jusqu'à concurrence de quelle somme cette avance de 125 millions sera remboursée au Trésor russe, et comment sera indemnisée la Société des chemins de fer orientaux. Ce sont là des questions délicates dont la solution rencontrera certainement de grosses difficultés.

Quant à la reconnaissance de l'accord austro-turc, elle est intimement liée au conflit austro-serbe. Elle devrait dépendre, en premier lieu, de la ratification du Parlement ottoman. On ne conçoit pas, en eflPet, que les puissances puissent donner à Vienne une réponse officielle avant que cet accord soit parfait, c'est-à-dire ratifié, et que le Cabinet de Constantinople l'ait notifié. La réserve est d'autant plus nécessaire en la circonstance qu'une assez vive opposition à la ratification s'est manifestée à I4 Commission des AflFaires étrangères de la Chambre des députés turque. Toutefois, les grandes puissances sont animées d'un tel désir de donner satisfaction à l'Autriche que la plupart se sont empressées de donner acte à Vienne de la communication du protocole austro-turc. Elles sont allées plus loin. Elles discutent en ce moment sur l'opportunité de déclarer de suite à l'Autriche, sans attendre la Conférence, qu'elles approuvent d'ores et déjà, en principe, l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine. Elles espèrent que l'Autriche, rassurée sur ce point capital pour elle, ne formulerait plus d'objection contre la réunion de la Conférence, et que la Serbie, qui a déjà déclaré s'en remettre à leur jugement, s'inclinerait devant cette décision. De cette façon, tout prétexte de guerre disparaîtrait, le désarmement pourrait s'effectuer de l'un et l'autre côté de la Save, et l'on pourrait songer sérieusement à la Conférence. D'après certaines dépêches, le Cabinet de Vienne, informé de ces dispositions conciliantes, aurait déjà donné l'ordre au comte Forgach d'ajourner la remise de sa seconde note à M. Milovanovitch.

Sur ces bonnes nouvelles, la presse croit pouvoir parler de détente. C'est aller un peu vite. Nul ne se réjouirait plus que nous de voir enfin récompensés les longs eftbrts

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des ministres de la Triple Entente en faveur du maintien de la paix. Pourtant, nous apercevons dans les négociations en cours une part d'imprudence. Il semble qu'on veuille renverser les rôles. Après la réponse, parfaitement

correcte, du gouvernement serbe à la première note Forgach, c'était à l'Autriche de faire connaître ses intentions ou ses désirs, soit aux grandes puissances, soit à la Serbie. Jusqu'ici, elle a pris grand soin de formuler ses prétentions de telle manière qu'elle pût toujours se dire non satisfaite. Elle exigeait de la Serbie « un changement d'attitude » en accumulant elle-même des troupes sur la frontière, et en procédant à la mobilisation de plusieurs corps d'armée. Il n'eût pas été mauvais qu'elle fût amenée à parler clairement. Si les demandes contenues dans la seconde note Forgach avaient été raisonnables, les puissances auraient persuadé le gouvernement serbe d'y faire droit. Si elles avaient été inadmissibles, l'Autriche en aurait assumé la responsabilité. Dans la combinaison actuelle, au contraire, il paraît que les puissances recherchent elles-mêmes les formules de nature à plaire au baron d'Aehrenthal. Elles vont au devant de ses désirs. Ce serait très bien s'il partageait au même degré qu'elles l'amour de la paix, la volonté d'aboutir à une solution équitable. Malheureusement, les plus grands doutes sont permis à cet égard. Il se pourrait que, dans sa forme actuelle, la bienveillante entremise des* puissances eût seulement pour effet d'énerver leur action : en cas d'échec, l'Autriche pourrait se retourner du côté de la Serbie et se prévaloir d'une sorte de mandat international tacite pour procéder à l'exécution désirée. Cela ne tromperait personne à l'étranger. Mais cela suffirait pour entraîner l'empereur François-Joseph, l'opinion publique austro-hongroise, et l'opinion allemande.

Le baron d'Aehrenthal n'en demande pas davantage. Il se croit assez fort pour se passer du reste. Le tour serait joué. Les négociations ne sont pas encore assez avancées pour qu'il soit trop tard jde [prévenir [ce danger.

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LA CRISE ORIENTALE

L AUTRICHE REJETTE LA FORMULE DES PUISSANCES ET EN PRE- SENTE UNE AUTRE. — UNE CORRESPONDANCE DU « DA^Li' TELEGRAPH ».•

22 mars 1909.

L'ÉVÉNEMENT semble justifier les appréhensions que nous exprimions hier. Le baron d'Aehrenthal n'accepte pas la formule rédigée de concert par les Cabinets de Londres, de Paris et de Pétersbourg. Il en propose lui-même une autre conçue en termes beaucoup plus durs. Il n'est pas douteux qu'il veut profiter de la situation, qui lui semble favorable, pour soumettre la Serbie. Toutes les assurances pacifiques, toutes les renonciations seront insuffisantes à ses yeux si elles n'impliquent pas l'ouverture ultérieure de négociations directes entre Vienne et Belgrade. Dès qu'il voit les résistances faiblir et l'esprit de conciliation prendre le dessus, il augmente ses prétentions. C'est pourquoi nous pensions qu'il eût mieux valu le laisser préciser enfin ses exigences dans cette fameuse seconde note dont on s'est fait un épouvantail. Les puissances conciliatrices auraient alors été en mesure de donner un bon conseil à la Serbie, tandis qu'en ce moment elles s'épuisent dans des tentatives de conciliation où elles sont seules disposées à faire des concessions. C'est à peine, d'ailleurs, si la chancellerie du Ballplatz

désirs, rien ne prouve que l'Autriche accueillera leur démarche dans le même esprit. Nous comprenons très bien que Le baron d'Aehrenthal ne presse plus le comte Forgach de remettre sa seconde note à Belgrade. Il attend, pour en rédiger définitivement le texte, qu'on lui ait communiqué la formule élaborée par les trois puissances intervenantes. Tout en paraissant faire grand accueil à cette formule, il ne se croira sans doute pas lié par elle ; il pourra toujours demander au gouvernement serbe des explications plus précises ou d'ordre différent que celui-ci^ s'en tenant à la formule convenue, ne voudra pas donner. Que feraient alors les puissances } Il est indispensable, pour que la démarche projetée réussisse, que la proposition ait été formellement agréée à Vienne quand ielle sera présentée à Belgrade. Si elle n'excluait pas des négociations séparées ultérieures entre ces deux capitales, elle serait inutile et dangereuse. Elle compromettrait à la fois la Serbie et les puissances.

Ces appréhensions sont justifiées par les mesures militaires prises en Autriche- Hongrie. Au moment où le gouvernement serbe se déclare prêt à désarmer, la mobilisation est plus active que jamais dans les deux parties de la monarchie. Les réservistes résidant dans la Pologne russe ont été appelés sous les drapeaux ; plus de 120.000 hommes ont été convoqués en Cisleithanie. En Hongrie, le gouvernement vient d'interdire aux journaux, sous peine de cinq ans de prison et d'énormes amendes, de publier des informations quelconques sur les mouvements de troupes, les transports de matériel de guerre, etc. Tout cela n'indique certes pas une grande bonne volonté à l'égard d'un adversaire comme la Serbie, dont la force agressive est nulle. Nous sommes en droit de conclure que, si le Cabinet de Vienne négocie encore, afin de se

donner Tapparence de la modération, il prépare méthodiquement une invasion. Il est inadmissible qu'il fasse de tels préparatifs, comportant de telles dépenses et une telle perturbation de la vie sociale, dans la seule idée de se prémunir contre le danger serbe. Il est fort possible que l'empereur François-Joseph et Tarchiduc héritier soient sincèrement animés d'intentions pacifiques. Mais, s'ils laissent l'élément militaire prendre, sous prétexte de précautions, toutes les mesures préparatoires d'une grande guerre, celle-ci deviendra presque inévitable. C'est bien là-dessus que comptent les partisans de la grande politique. Il est grand temps que l'élaboration de formules de conciliation soit renforcée de propositions de désarmement simultané.

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APPARENCE DE DÉTENTE OFFICIELLE. — LA MOBILISATION CONTIN UE EN AUTRICHE.

21 mars 1909.

LES rares dépêches parvenues à Paris, ce matin, sont relativement rassurantes. Tout d'abord le Cabinet de Pétersbourg s'est rallié à la formule de conciliation que Sir Edward Grey, d'accord avec M. Pichon, propose de soumettre à Vienne et à Belgrade. Ensuite le Cabinet de Belgrade a télégraphié à ses représentants à l'étranger que la Russie, la France et l'Angleterre lui ayant recommandé de désarmer, la Serbie allait suivre ce conseil dans lequel elle voyait, une garantie qu'elle ne serait pas attaquée. On assure aussi que le comte Forgach a reçu l'ordre d'ajourner la remise de la seconde note autrichienne à M. Milovanovitch. Enfin, M. Simitch, ministre de Serbie à Vienne, a assisté hier au dîner offert à Schœnbrunn au corps diplomatique par l'empereur François-Joseph.

Ces nouvelles sont bonnes en ce sens qu'elles permettent de croire que la rupture redoutée entre l'Autriche et la Serbie n'est pas imminente. Mais elles sont loin d'être entièrement satisfaisantes. En effet, si les puissances de la Triple Entente se sont encore une fois mises d'accord pour tenter un nouvel essai de conciliation et si la Serbie se mo^itre de nouveau prête à déférer à leurs

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dissimule maintenant ses projets. A mesure que s'achèvent les préparatifs militaires, elle découvre ses véritables intentions. Le correspondant du Daily Telegraph à Vienne, qui est son fidèle écho, expose ce matin la situation avec crudité :

Le baron (T Aehrenthal désire donner aux puissances le temps de préparer la Serbie à une acceptation nécessaire des conditions qu'il entend lui imposer. Disons incidemment que le gouvernement de Vienne ^ en dépit de cette opération indirecte avec les nations signataires du traité de Berlin, et malgré son désir d'un arrangement aimable, n'entend abandonner aucune de ses exigences, La Serbie, suivant ses volontés, devra s'incorporer avec le temps à l'union douanière austro-hongroise ; si les puissances se font une idée différente des volontés de l' Autriche-Hongrie, elles bâtissent actuellement un château dans les nuages.

Ces Cabinets se sont peut-être représenté de façon très incomplète — radicalement incomplète^ — V aspect autrichien jdii problème.

Sans doute y il est très difficile de se rendre un compte exact du point de vue des deux parties, mais y a-t-il quelque chose à gagner à nier aujourd'hui qu'une divergence essentielle existe entre le but réel que poursuit l' Autriche-Hongrie et le but que se sont donné les puissances de l'Europe occidentale dans leurs ejforts de paix ? Voiler le fait ne sert de rien et plus tôt on s'en rendra compte, mieux cela vaudra.

L'Autriche-Hongrie regarde les aspirations politiques de la Serbie comme une maladie et elle veut les extirper.

La Serbie doit dire adieu à la politique et adieu pour toujours ; l'ère des menées politiques doit être close pour les Slaves du Sud qui devront se contenter désormais de figurer dans l'histoire grâce à un dur labeur économique.

C^est pour ces raisons que je ne puis partager les sentiments optimistes de ceux qui regardent V accalmie présente comme la fin de la crise.

Les jeunes Allemands résidant en Autriche-Hongrie ont reçu V'ordre de se tenir prêts à joindre leur régiment dans les cinq jours qui suivront la déclaration de guerre.

Le langage du Fremdenblatt^ avec plus de circonlocutions, n'est guère différent. Cet organe officieux déclare que la Serbie devra affirmer par des faits sa volonté sérieuse « de suivre une politique entièrement opposée à celle suivie jusqu'à ce jour )>. Il faut que les puissances intervenantes ,^dans leurs efforts pacifiques, ne se fassent pas d'illusions sur les intentions réelles de T Autriche.

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