ECHEC DES TENTATIVES DE CONCILIATION. — VEILLE DE RUPTURE
24 mars 1909.
L'inévitable est sur le point de s'accomplir. En vain les puissances occidentales et la Russie s'ingénientelles à découvrir la formule introuvable qui satisfera l'Autriche tout en étant acceptable par la Serbie. Les désillusions successives qu'elles ont éprouvées, et qu'elles auraient pu s'épargner si elles avaient eu, dès l'origine de la crise, une vue nette de la situation, ne les ont pas complètement découragées. Elles luttent encore. Mais il est visible que leurs efforts ne peuvent plus se prolonger longtemps. Dans le courant de la semaine prochaine, très probablement, le sort en sera jeté : ou bien la Serbie aura capitulé devant l'Autriche, ou bien elle sera envahie par les troupes austro-hongroises depuis longtemps entraînées pour cette opération.
C'est évidemment le dernier terme de cette alternative qui a toutes les préférences des partisans de la grande politique. Les journaux de Vienne et de Pest ne cessent de répéter que la Serbie doit cesser à tout jamais d'être un. obstacle pour la monarchie dualiste, qu'elle doit donner des gages de sa résignation définitive, qu'il faut la mettre dans l'impossibilité de se recueillir pendant quel-
ques années et de tenter la chance à un moment plus favorable, c'est-à-dire à une époque où les forces militaires de la Russie seraient reconstituées. Aucune formule diplomatique ne peut donner à cet égard de garanties suffisantes. Aussi croyons-nous pouvoir dire sans crainte de nous tromper que l'acceptation par la Serbie d'une formule rédigée de concert par les ambassadeurs des puissances conciliatrices et le baron d'Aehrenthal causerait à celui-ci une grosse déception. C'est pourquoi l'audacieux ministre rend ses formules d'autant plus dures qu'il devine plus de résignation chez son adversaire. Le chefd'œuvre, pour lui, consisterait à faire accepter par le Cabinet de Belgrade, désireux enfin de sortir d'une crise angoissante et épuisante, une formule telle que le peuple serbe se soulèverait 'de dégoût. Alors, il irait rétablir l'ordre à Belgrade. Il serait le Pacificateur. Quel rôle!
Il faut au moins que les puissances empêchent cela. Certaines ne semblent pas voir où Ton veut les mener. On veut leur faire assumer une responsabilité qui incombe tout entière au Cabinet^de Vienne. On veut faire retomber sur^elles l'odieux des machinations élaborées au Ballplatz. On cherche à les rendre peu à peu complices de l'exécution projetée. Nous comptons que, pour sa part, M. Pichon ne tombera pas dans ce piège. Il ne dépend peut-être pas du gouvernement de la République de prévenir l'iniquité qui se prépare. Mais il lui est interdit de se prêter à l'étranglement prémédité d'un petit peuple libre. Sous aucun prétexte ,^il|ne doit s'associer à une démarche destinée à provoquer la juste indignation des Serbes. Si le gouvernement autrichien, cédant au mauvais génie qui le pousse à bouleverser l'équilibre oriental, s'obstine à exiger le suicide du roi Pierre, et si aucune main ne se sent assez forte pour l'arrêter, il importe que le poids du crime pèse
tout entier sur lui. La génération actuelle semble céder à un accès de lâcheté. Mais, après elle, viendront des générations vengeresses. Alors T Autriche-Hongrie apprendra ce que lui coûte le misérable succès auquel elle s'acharne aujourd'hui.
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