LA CRISE EUROPEENNE
LA RECONNAISSANCE DE L*ANNEXION DE LA BOSNIE-HERZÉGOVINE. — LES CONDITIONS DE CETTE RECONNAISSANCE.
27 mars 1909.
L^ES graves événements de ces derniers jours ont fait évanouir les illusions des personnes qui se refusaient à voir dans la crise orientale une crise européenne. On s'était imaginé que le conflit pouvait être localisé et qu'en appliquant des cautères ici et là dans les régions des Balkans les plus atteintes, on aurait raison du mal dont souffre périodiquement l'Orient. Après un long traitement local aveclles méthodes ordinaires, il a fallu constater que c'était le corps tout entier de la vieille Europe qui était menacé. On a perdu un mois en soins inutiles. Il a fallu en venir au traitement énergique. Seulement l'organisme du patient est affaibli. On se demande s'il résistera.
C'est Sir Fairfax Gartwright qui a pris en mains les négociations avec le baron d'Aehrenthal. Il y déploie autant de fermeté que d'esprit de modération. Mais ses efforts pour établir l'accord sur une formule conciliante se heurtent à une résistance de principe. Les discussions sur les phrases, les mots et les virgules sont de^ simples escarmouches. La partie capitale se joue à côté. D'après la thèse austro-hongroise, exposée enfin sans voiles dans l'article du Fremdenblatt que nous avons reproduit hier
en Dernière Heure, la reconnaissance de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine par toutes les puissances ne mettrait pas fin à la crise ; il resterait à régler la question austro-serbe. Nos lecteurs savent depuis longtemps comment on entend ce règlement au Ballplatz. Il s'agit de savoir si la Serbie restera un Etat indépendant ou si, comme on commence à en exprimer ouvertement le désir dans les cercles officiels de Vienne, elle constituera un Hinterland dans la sphère d'influence de la monarchie dualiste. L'ambassadeur d'Angleterre à Vienne se rend nettement compte de la situation. Aussi ne veut-il point céder sur la question de l'annexion tant que la question austro-serbe sera en suspens. Fidèle à l'une de ses traditions politiques les plus solidement établies, le Cabinet de Londres a toujours soutenu que le traité de Berlin ne pouvait être modifié que du consentement unanime des contractants. Le Cabinet de Vienne lui demande aujourd'hui de donner ce consentement avant la réunion de la Conférence projetée. Londres [répond que, par amour de la paix, il pourra peut-être se départir de son principe, mais seulement après avoir reçu l'assurance que, de son côté, Vienne ne touchera pas à la Serbie. On en est là.
En ce qui concerne la France, la même demande lui a été ou lui sera prochainement adressée. Il n'y a pas de doute que M. Pichon répondra dans le même sens que Sir Edward Grey. La reconnaissance officielle de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine en dehors de toute Conférence est un bon procédé dont la France usera volontiers à regard d'une Autriche amie et loyale. Mais deux conditions sont indispensables. Il est essentiel tout d'abord que la convention austro-turque ait été ratifiée à Constantinople. Il faut ensuite que cette reconnaissance, jointe à celle de la Bulgarie, mette fin au conflit oriental