SUR LA CRISE
30 mars 1909.
L'intervention décisive de l'Allemagne à Pétersbourg dans la phase actuelle de la crise orientale a provoqué presque partout une profonde surprise. On discute encore sur la question de savoir sous quelle forme elle s'est produite, si Tempereur Guillaume s'est adressé personnellement au tsar Nicolas, ou si le Cabinet de Berlin a fait remettre à M. Isvolsky une note comminatoire, ou si les deux procédés ont été employés successivement. Mais les raisons de l'interv^ention sautent maintenant à tous les yeux. Nous nous étions constamment efforcés de dissiper les illusions des personnes qui croyaient pouvoir, en cette affaire comme dans les autres, séparer l'Allemagne de l'Autriche et faire agir sur Vienne par Berlin. Il fallait méconnaître totalement la nature des relations qui unissent depuis plusieurs dizaines d'années les deux grands Etats de l'Europe centrale pour s'imaginer que le prince de Bûlow fausserait compagnie au baron d'Aehrenthal à l'heure critique. Quelques jours encore avant la démarche allemande à Pétersbourg, nous exprimions le regret que, dans la presse de la Triple Entente, tout le monde n'eût pas compris la solidarité des intérêts comme les cham-
pions de l'alliance austro -allemande. Mais les illusions qui habitent les cerveaux de certains hommes politiques sont tenaces. Hier, au Reichstag, le prince de Bùlow s'est chargé de les faire évanouir.
Il l'a fait avec une grande courtoisie. Le discours de cet habile homme n'est point un chant de triomphe. Après avoir tracé un tableau flatté des rapports anglo-allemands, il a parlé de l'accord marocain dans les termes les plus aimables pour la France. Il y aurait de sérieuses réserves à faire sur la bienveillance et la droiture des intentions dont, d'après le chancelier, le gouvernement allemand aurait toujours été animé dans l'affaire marocaine. Mais nous avons hâte d'arriver au point capital du discours, à l'appui donné à l'Autriche dans la crise orientale.
Le prince de Bûlow ne s'en est pas tenu aux généralités, n'a pas eu recours aux phrases à effet. Il a prouvé, pièces e.i mains, en citant des extraits de ses instructions aux ambassadeurs d'Allemagne, quQ, les Cabinets de Vienne et de Berlin n'avaient cessé un seul instant de marcher entièrement d'accord depuis le jour où l'empereur François-Joseph avait résolu d'étendre ses droits de souveraineté sur la Bosnie et l'Herzégovine. Un jour avant la proclamation de l'annexion, il affirmait aux représentants de l'empire à l'étranger sa résolution de soutenir jusqu'au bout la monarchie voisine et alliée. Soit publiquement, soit dans les journaux officieux, soit dans les chancelleries, cette déclaration a été maintes fois renouvelée pendant toute la durée de la crise. M. Isvolsky, qui avait longuement conféré à Berlin avec le prince de Bùlow avant , de revenir à Pétersbourg, aurait dû être ^k, mieux que personne sur la politique allemande. Il devait savoir que le gouvernement allemand considérerait comme sienne une défaite du gouv^ernement austro-hongrois sur un
certain terrain, c'est-à-dire dans la question de l'annexion proprement dite des deux provinces occupées. Il devait se montrer d'autant plus circonspect sous ce rapport qu'il savait la Russie liée 'jusqu'à un certain point par un engagement secret vis-à-vis de l'Autriche et qu'il avait dit lui-même, à Buchlau, que la Russie ne ferait pas la guerre pour s'opposer à l'annexion. Dans ces conditions, le baron d'Aehrenthal avait prise sur lui et pouvait invoquer l'appui de l'allié. Pour que le gouvernement russe pût défendre avec l'énergie nécessaire la cause des Slaves des Balkans, il eût fallu qu'il eût un autre interprète que l'interlocuteur du baron d'Aehrenthal à Buchlau. C'est pourquoi le bruit de la démission de M. Isvolsky avait couru lors de son retour à Pétersbourg. C'est aussi pourquoi, sans doute, il court de nouveau en ce moment. L'intervention de l'Allemagne aurait pu ne pas se produire, ou, du moins, se serait produite dans des conditions infiniment moins favorables pour l'Autriche, si les amis des Slaves s'étaient faits, dès l'abord, une idée nette de la situation et avaient manœuvré en conséquence. Il leur fallait reconnaître — ce que nous avons fait — qu'on ne pouvait songer à disputer la Bosnie et l'Herzégovine à r Autriche-Hongrie. Il fallait ensuite agir énergiquement pour réconcilier les Serbes et les Bulgares avec les Jeunes- Turcs, pour nouer entre eux de nouveaux rapports qui eussent assuré la paix et l'indépendance des Balkans. Toute la force de persuasion des représentants de la Russie et des puissances occidentales à Constantinople eût dû être consacrée à cette grande œuvre. Au lieu de cela, on a perdu son temps à élaborer des programmes de Conférence en une multitude de points, à construire des combinaisons d'une complexité déconcertante, à rédiger des notes et des circulaires. Tant que l'accord austro-turc
n'était point conclu, les grands intérêts slaves pouvaient être sauvegardés sans que l'Autriche pût légitimement se plaindre. Dès lors qu'on ne lui contestait point la possession de la Bosnie-Herzégovine, les arrangements spéciaux passés entre la Turquie et ses voisines n'eussent point constitué vis-à-vis de Vienne des griefs mettant en jeu l'alliance allemande. Au fond, d'ailleurs,* tout en portant un coup à l 'amour-propre du baron d'Aehrenthal, ils n'eussent été, pour une Autriche pacifique et modératrice, ni un danger, ni un embarras. Ils auraient assuré cet équilibre européen sans lequel il n'y a pas de sécurité pour l'Autriche elle-même. Et le prince de Bûlow n'aurait pas eu l'occasion de prononcer son discours d'hier.