‹ L'Europe au jour le jour (volume 3)Chapitre 19 sur 134 · LE COMMUNIQUÉ ANGLAIS · texte numérisé non relu

LE COMMUNIQUÉ ANGLAIS

Le Foreign Office a communiqué hier soir aux journaux de Londres la note officieuse suivante, qui complète, dans une certaine mesure, les indications précédemment données sur le programme éventuel de la Conférence.

U échange de vues qui s'est produit entre M. Isvolsky et sir Edward Grey a abouti à un accord complet sur l'attitude à prendre en face des récents événements d'Orient ; la nécessité d'une Conférence est reconnue ; mais,' afin de réussir à affirmer le respect dû aux lois internationales, et à indemniser les victimes de la violation des traités internationaux, il faut que le champ de cette Conférence soit bien délimité, qu'elle traite seulement des questions suscitées par la récente violation du traité de Berlin.

En ce qui touche le programme de la Conférence, Il s'agit tout d'abord de dédommager la Turquie ; sur ce point, l'accord est général entre les puissances. De plus, des mesures devront être prises pour fortifier le présent régime turc, garantie très puissante du maintien de la paix.

Il est également à espérer que les vœux raisonnables des petits Etats balkaniques seront exaucés, pourvu qu'il n'en coûte rien à la Turquie.

Il y a de bonnes raisons de croire que la question Cretoise sera réglée de façon satisfaisante. Cependant, elle sera exclue des discussions de la Conférence, car elle regarde la Turquie et les quatre puissances protectrices.

On espère que par leur modération, leur caractère raisonnable, leur désintéressement, ces vues se recommanderont à l'approbation des puissances signataires du traité de Berlin. Il est essentiel qu'un échanges de vues se produise à leur sujet entre les puissances.

Aucune intention n'existe de soumettre à la Conférence la question des détroits, qui intéresse au premier chef la Russie et la Turquie. La Russie n'a nul désir de régler la question des détroits de façon hostile à la Turquie, ou de trouver une compensation dans la solution qui sera donnée. La Russie vient à la Conférdnce en puissance désintéressée : les questions que suscite la convention anglo-russe ont été discutées par les deux ministres. La discussion a prouvé l'identité de leurs vues respectives, et c'est là un gage du maintien de la coopération cordiale et harmonieuse des deux gouvernements dans le règlement des problèmes de l'Asie ceutrale.

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LE DESINTERESSEMENT DES PUISSANCES PACIFIQUES. — LA QUESTION DES COURTAGES.

17 octobre 1908.

COMME il était à prévoir, et comme il arrive toujours en pareil cas, la préparation de la future Conférence donne lieu à de vives polémiques. On ne peut s'étonner que les Etats qui risqueraient de se trouver en mauvaise posture dans l'Assemblée des représentants de l'Europe se livrent en ce moment à un travail intense pour sortir sans dommage du mauvais cas où ils se sont mis. Mais on doit constater que leurs efforts semblent porter principalement sur la France. S'ils veulent s'assurer notre concours pour régler pacifiquement, équitablement, un conflit que nous n'avons pas provoqué, dont ils sont eux-mêmes les auteurs directs, il est certain que le gouvernement français fera passer l'intérêt de la paix et le désir d'obliger ses aniis pardessus toutes autres considérations. M. Pichon a donné trop de preuves de sa bonne volonté à cet égard pour qu'on en puisse douter. Mais si l'on manœuvre de manière à faire tout d'abord de nous des complices, on se heurtera à des résistances qui, nous l'espérons, seront invincibles. Dans la crise actuelle, où nous n'avons rien à nous reprocher, notre rôle est tout indiqué : nous devons être désintéressés ;

LA PRÉPARATION DE LA CONFÉRENCE 6l

nous devons donner tout -notre appui à la Turquie, nous devons rester unis à nos amis.

Notre désintéressement s impose. Dans une Conférence destinée à régulariser des actes irréguliers et à panser les blessures d'un Etat mutilé, nous ne pouvons ni couvrir d'avance ces actes, ni porter une nouvelle blessure à la victime. Nous sommes prêts à discuter, dans le plus grand esprit de conciliation, avec toutes les puissances sans exception, les articles d'un programme sur lequel un accord général pourrait s'établir. Nous en avons déjà parlé entre amis, comme c'était notre droit. Nous en parlerons certainement aussi, le plus tôt possible, aux autres Etats intéressés. Mais il est nécessaire que ces conversations ne dévient pas vers d'autres sujets, et que les pourparlers en cours ne soient l'occasion d'aucun marchandage. Nous n'avons rien pris, nous n'avons rien à demander. C'est à ceux qui ont pris à donner des satisfactions à ceux qui ont souffert. Dans la Conférence projetée, la satisfaction de la France, ainsi que de la Russie et de l'Angleterre, doit consister à montrer que le statu quo européen ne peut pas être modifié par la volonté d'un seul, que les traités les plus solennels ne peuvent pas être impunément déchirés par l'un des contractants. Dans cette constatation, il n'entrera aucune hostilité, aucune animosité contre l'Autriche-Hongrie. Nous avons toujours témoigné à la monarchie dualiste la plus grande sympathie. Mais nous regrettons profondément qu'elle se soit laissé entraîner à une violation flagrante du traité de Berlin, qui devait inévitablement être suivie d'une série d'autres violations. Il importe qu'il soit bien entendu que de pareils actes comportent des sanctions ; la sécurité de l'Europe l'exige. Et nous ne pouvons parler avec autorité que si nous avons les mains nettes.

Notre appui tout entier doit également être acquis à la

Turquie. Le premier texte du programme arrêté à Londres, divulgué prématurément, a pu créer sous ce rapport un malentendu. Il était inexact et a été rectifié. D'ailleurs, dans l'esprit de ses auteurs, il n'a jamais été intangible. Malheureusement, il a pu donner une fausse idée des intentions des trois puissances qui l'avaient élaboré. Quand on connaîtra le programme authentique, les appréhensions soulevées par la publication tronquée disparaîtront certainement. Mais elles n'auraient pas eu l'occasion de se manifester si les trois puissances avaient adopté une méthode un peu différente. On leur a reproché de s'être consultées entre elles sans 'faire entrer de suite l'Allemagne et l' Autriche-Hongrie dans la conversation. Suivant nous, leur tort est différent : c'est de n'avoir pas invité la Turquie à causer avec elles. Dès lors que la Conférence doit se réunir dans le but principal de sauvegarder les intérêts de l'empire ottoman gravement compromis, c'est avec le représentant de ces intérêts qu'il convenait de s'entretenir. Un programme n'aura de valeur, une Conférence n'aura de chance de succès que si le Gouvernement turc accepte le programme proposé. Cet oubli doit être réparé sans le moindre retard. Nous savons très bien que les circonstances rendent particulièrement difficile la résignation de la Turquie à certains sacrifices. Mais il est indispensable que la Porte soit d'avance d'accord avec nous sur ce qu'elle est disposée à accepter. Si la Conférence ne devait se réunir que pour imposer à la Turquie, grâce à nos bons offices, la reconnaissance des spoliations accomplies, il serait infiniment préférable qu'elle ne se réunît pas. La Conférence n'est pas un but, mais un moyen.

Or, ce sont précisément ces bons offices que TAutriche nous demande. Le baron d'Aehrenthal l'a déclaré avanthier : (( Nous souhaitons, a-t-il dit, que la France nous

prête à Constantinople Tappui des sympathies et de la confiance dont elle jouit dans la capitale ottomane. )> Ainsi, d'après l'homme d'Etat dont les ambitions viennent de se révéler à l'Europe, c'est la France qui devrait mettre au service de l'Autriche le crédit mérité dont elle jouit près du gouvernement turc pour faire accepter à celui-ci l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine. C'est la proposition que nous avons prévue dès le début de l'affaire et contre laquelle nous avons protesté de toute notre énergie. Il ne faut pas que le baron d'Aehrenthal se méprenne sur la France et que l'habitude de l'Orient lui fasse confondre les hommes et les choses. Rien ne fera consentir la France à reconnaître que la force prime le droit.

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LA CRISE ORIENTALE

MOUVEMENTS DE TROUPES DANS LES BALKANS. — EMOTION EN SERBIE. — TROUBLES EN BOHÊME. — LE POINT DE VUE TURC. — LE VOYAGE DE M. ISVOLSKY A BERLIN.

19 octobre 1908.

TOUT ce que Ton peut dire de la situation actuelle dans la péninsule balkanique, c'est qu'il n'est pas survenu ces derniers jours de nouvelles complications. La Turquie et la Bulgarie sont toujours en face l'une de l'autre, s'observant, se surveillant, ne voulant prendre ni Tune ni l'autre l'initiative des hostilités, mais prêtes toutes deux à se jeter sur leurs armes à la première alerte. La Turquie reste aussi fermement attachée au maintien de la paix qu'au commencement de la crise. Mais, malgré le plus vif désir de prévenir toute effusion de sang, elle ne peut consentir à se laisser devancer par une mobilisation bulgare. C'est ce qui explique les nouvelles alarmantes mises un instant en circulation, hier et avant-hier. A la première nouvelle de mouvements de troupes d'un côté ou de l'autre des Rhodopes, les correspondants des journaux s'empressent de télégraphier que la guerre est imminente. On apprend ensuite que les préparatifs militaires signalés n'avaient pas le caractère qu'on leur supposait et que des explications acceptables ont été fournies à ce sujet ; il n'est plus question de guerre... pour deux ou troisjours.il faut s'attendre à recevoir encore beaucoup de dépêches sensationnelles du même genre,pessi-

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mistes le matin, optimistes le soir, ou inversement. Nous sommes lancés dans une crise destinée à durer longtemps. En Serbie aussi on passe par des alternatives d'espoir et de découragement, de violences et de demi-résignation. Le ministère fait les plus grands efforts pour calmer l'exaspération populaire, pour empêcher les meetings contre l'Autriche de dégénérer en émeute. Il a déjà réussi à faire accepter à la Skoupchtina un ordre du jour d'attente. De ce côté, il n'y a pas de surprise à redouter. Mais l'agitation dans la rue persiste, semble même s'aggraver. On ne se contente pas de boycotter les marchandises austro-hongroises, on se porte à des voies de fait. La tâche de la police est rendue d'autant plus difficile que le prince héritier, dont le caractère cause depuis longtemps de graves soucis au roi Pierre, n'hésite pas à donner des encouragements aux manifestants.

Mais l'émotion du monde slave ne s'est pas fait jour seulement dans les pays directement lésés par l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine. Elle vient d'éclater dans la monarchie austro-hongroise elle-même, au cœur de la Bohême. Les manifestations des Tchèques contre la politique du baron d'Aehrenthal ont tourné hier à l'émeute. On lira plus loin le récit des désordres de Prague. Les personnes impartiales pourront alors se rendre compte que la sévérité de nos critiques contre les combinaisons de l'ambitieux ministre des Affaires étrangères ne s'inspirait à aucun degré de sentiments hostiles à l'Autriche, mais, bien au contraire, de notre regret de voir ce pays ami jeté inconsidérément dans une politique d'aventures contraire à ses véritables intérêts. Ce sont les propres compatriotes du baron d'Aehrenthal, dans la ville où réside sa famille, qui se sont livrés contre lui à des démonstrations dépassant en violence celles des Serbes et des Monténégrins.

L'adhésion à l'annexion des provinces occupées, donnée aux Délégations siégeant à Budapest par les représentants de la Bohême, ne correspondait pas à la véritable opinion des Tchèques. Ceux-ci n'ont pas tardé à témoigner de leur réprobation, de manière à dissiper tous les doutes. Et cette réprobation n'est certainement pas limitée à la Bohême. On pourra en voir prochainement, ailleurs, d'autres effets. La violation des traités commise par le baron d'Aehrenthal n'a pas seulement bouleversé la péninsule balkanique et compromis la paix de l'Europe ; elle a réveillé dans la monarchie dualiste des levains de dissension qui n'ont jamais cessé de couver. L'empereur François-Joseph les connaissait ; on se demande encore comment il a pu en faire abstraction et se laisser entraîner. La lettre qu'Edouard VII vient de lui faire remettre en réponse à la sienne lui suggérera sans doute d'utiles réflexions à ce sujet.

Au point de vue diplomatique, la situation n'est pas sensiblement modifiée. On peut cependant bien augurer des communications faites à un journal turc par Tewfik- Pacha. Le ministre des Affaires étrangères ottoman a déclaré que le programme de la future Conférence pouvait comprendre l'indépendance de la Bulgarie et l'annexion de la Bosnie-Herzégovine ; il resterait à déterminer les compensations pécuniaires corrélatives auxquelles la Turquie a droit. Si la Turquie, comme on ne pouvait guère en douter, accepte sur les deux points principaux le principe de la reconnaissance des faits accomplis moyennant une juste indemnité, et si, d'autre part, comme l'annonce une dépêche de ce matin, l'Autriche paraît disposée à donner des compensations pourvu que l'annexion elle-même, des deux provinces ne soit pas mise en question, il y aurait des chances d'aboutir à un accord. La résistance de la Bulgari

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ne serait pas insurmontable. Tout en persistant à protester, contre la capitalisation du tribut rouméliote au profit de la Turquie dépossédée, le Cabinet de Sofia n'est plus aussi intransigeant. Les grands mots qu'il a prodigués ces derniers temps doivent avoir plutôt pour objet d'obtenir une diminution du montant des réclamations de la Porte. Si ce n'est que cela, on pourra s'entendre.

Quant à la Conférence projetée, il n'y aura rien de définitif avant le voyage de M. Isvolsky à Berlin. Il convient à ce propos de faire remarquer que le ministre des Affaires étrangères de Russie s^est déjà entretenu des affaires d'Orient avec son collègue allemand, M. de Schoen, lors de l'entrevue de Berchtesgaden, le 25 septembre dernier. Les Allemands ne sont donc pas en droit de se plaindre qu'on agit en dehors d'eux, qu'on prépare sans eux le règlement des questions européennes. Le reproche pourrait plutôt leur être retourné. Ce sont les Etats occidentaux, et non l'Allemagne, qu'on a placés brusquement en présence des faits accomplis. Aussi croyons-nous que l'opinion publique ottomane ne se laissera pas égarer par les protestations ostentatoires d'amitié qui viennent de Berlin. On assiste, depuis quelques jours, au spectacle plaisant d'incendiaires offrant avec insistance aux incendiés leur protection contre les hommes de bonne volonté qui s'efforcent d'éteindre le feu. Les Turcs jugeront à sa valeur ce zèle imprévu.

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