AVANT-PROPOS
gouvernements, est presque illimitée. Il convient de la contrebalancer en replaçant les faits à leur date et dans leur ordre. Si r audace de Fauteur est grande, V utilité de V ouvrage n'est donc guère contestable. Il sera plus facile et plus instructif de lire ces articles dans leur suite que d'aller compulser une collection de journal.
Quelle que soit son opinion sur les mérites de V ouvrage, le public est assuré d'y trouver au moins une chose : une politique. Je ne le cache point : j'avais et j'ai encore des idées persofinelles en politique. Je ne crois pas que le fin du fin consiste à ne jamais « prophétiser », à voir venir, à couvrir toujours sa responsabilité , à laisser le pidflic suspendu dans le doute. A chaque grande occasion, j'ai pris nettement position. J'ai sidvi des lignes directrices sans 7n' en laisser détourner par aucune considération. Dans la vie publique comme dans la vie privée, il faut savoir se décider. La préoccupation constante de ménager sa réputation est mauvaise conseillère pour le publiciste comme pour le ministre. Après avoir procuré quelques satisfactions, elle aboutit au discrédit. L'honneur de notre profession consiste à servir de guide au public. Or, ce guide doit connaître les chemins et en choisir un. Ce n'est point présomption de sa part de choisir ; il fait simplement son métier.
J'aurais vivement désiré me trouver plus souvent d'accord avec les gouvernants qui se sont succédé chez nous depuis 1908. Rien ne m'eût été plus agréable que de me sentir en communion d'idées avec eux. Malheureusement j'ai dû prendre parfois une autre voie. Là encore, ce n'est point présomption. Un ministre ne peut prétendre à V infaillibilité. Il ne possède pas toujours une expérience supérieure à celle de ses interlocuteurs. Il dispose, il est vrai, de beaucoup plus d'informations. Mais l'abondance des renseignements n\'st pas un bien en soi. Encore faut-il distinguer les bons des niau-
VITI A VANT-PROPOP
vais, et la qualité officielle de la personne qui les donne ne leur confère pas une autorité certaine. Ces dernières années ont offert de trop nombreux exemples d'erreurs lourdes d'agents très élevés dans la hiérarchie. Un homme qui a fait ses preuves ailleurs, qui a le sentiment très vif des grands intérêts de son pays, et qui croit voir juste, peut donc très raisonnablement soutenir en matière de politique extérieure une opinion différente de celle du ministre des Affaires étrangères. En dernier ressort, c'est l'avenir qui juge.
Pour les événements d'avant la guerre, le recul des années permet déjà au lecteur d'apprécier en pleine connaissance de cause. Je lui soumets ce volume duns l'espoir qu'il y trouvera l'explicatio?! d'une p2rtie des événements d'aujourd'hui.
Avril 1917.
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INTRODUCTION
AU moment où s'ouvre la crise orientale, la crise marocaine, que la Conférence d'Algésiras avait seulement calmée sans la résoudre, redevient aiguë. Au commencement de septembre 1908,1e gouvernement allemand demande à la France la « prompte reconnaissance » de Moulaï-Hafid, concurrent du sultan Abd-el-x\ziz au trône du Maroc. Moulaï-Hafid, vainqueur d'Abd-el-x\ziz, a bien été proclamé sultan dans les principales villes de l'empire chérifien. Mais il ne posâède encore qu'un pouvoir instable. La France et l'Espagne, chargées par l'Acte d'Algésiras d'une mission spéciale au Maroc, subordonnent la reconnaissance de Moulaï-Hafid à un certain nombre de garanties. Le Cabinet de Berlin insiste pour qu'on n'impose au nouveau sultan aucune condition, pas même l'acceptation de l'Acte d'Algésiras. Il fait soutenir par ses journaux la thèse suivante : « Il est superflu de demander à Moulaï-Hafid d'accepter l'Acte d'Algésiras, car ce n'est pas pour l'avoir accepté qu'il sera reconnu ; ce sont les puissances qui, par le fait de le reconnaître, lui imposeront les obligations résultant de l'Acte ; le suhan reconnu aura des devoirs ipso jure auxquels il ne pourra se soustraire ; les puissances
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n'ont légalement pas le droit de demander à un sultan non reconnu d'accepter l'Acte. D'ailleurs Moulaï-Hafid a déjà déclaré autrefois qu'il l'acceptait ». Le 14 septembre, les Cabinets de Paris et de Madrid remettent aux puissances signataires de l'Acte d'Algésiras une note où ils formulent les conditions auxquelles il y a lieu, dans l'intérêt européen, de subordonner la reconnaissance de Moulaï-Hafid. L'Allemagne discute. Elle prétend que la France, par suite de ses accords avec l'Angleterre et l'Espagne, se croit en mesure d'agir au Maroc comme mandataire de l'Europe sans tenir compte des autres puissances. Elle tient à détruire cette conception de mandat. En même temps elle se préoccupe d'accélérer le rapatriement du corps d'occupation français de Casablanca. Dans sa note responsive du 22 septembre, elle semble entrer dans la voie des concessions. Mais, quelques jours après, le 25, un incident surgit brusquement à Casablanca. Six soldats de la Légion étrangère, déserteurs, dont plusieurs Allemands, sont repris de force par des soldats français à 1 instant où ils sont sur le point de s'embarquer à bord d'un navire allemand, sous la protection d'agents du consulat d'Allemagne. Le Cabinet de Berlin réclame des explications. Il soulève des points de droit. Il accepte que les deux gouvernements attendent, avant de continuer unfe conversation qui risque de mal tourner, d'avoir reçu des rapports détaillés de leurs agents à Casablanca. Mais la presse allemande tient un langage irrité. Voilà ouverte une question qu'on pourra envenimer aussitôt qu'on voudra.
Vers le même temps règne une grande activité dans le monde diplomatique européen. Dans les premiers jours de septembre, le baron d'Aehrenthal, ministre des Affaires étrangères d'Autriche-Hongrie, se rencontre à Salzbourg avec M. Tittoni, ministre des Affaires étrangères d'Italie.
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Puis il rend visite à M. de Schoen, ministre des Affaires étrangères d'Allemagne, à Berchtesgaden. Quelques jours après il fait un court séjour au château de Buchlau, chez son ami le comte Berchtold, ambassadeur de François- Joseph I^r à Pétersbourg, et M. Isvolsky, ministre des Affaires étrangères de Russie, vient l'y rejoindre. Ces entrevues, pendant la saison des villégiatures, n'ont rien d'anormal. Mais on devine qu'il se passe quelque chose dont les chancelleries intéressées ne veulent rien dire. Il circule des bruits sur un projet d'annexion de la Bosnie- Herzégovine à la monarchie austro-hongroise. Toutefois, ils sont officiellement démentis.
En Turquie, le nouveau régime instauré tant bien que mal après la révolution du mois de juillet cherche à se consolider au milieu de grandes difficultés. En apparence, Guillaume II ne lui crée pas d'obstacles ; il se recueille pour arriver aux moyens de ressaisir son ancienne influence du temps du despotisme hamidien. L'Autriche- Hongrie paraît observer une attitude analogue. Seulement elle fait exposer par ses journaux les embarras que va lui attirer, dans les deux provinces ottomanes de Bosnie-Herzégovine, qu'elle occupe depuis 1878 en vertu du traité de Berlin, l'inauguration du régime constitutionnel dans l'empire ottoman. Le 23 septembre, le prince Ferdinand et la princesse Eléonore de Bulgarie sont reçus à la Burg de Bude par l 'empereur-roi François-Joseph, avec des honneurs souverains. Il y a un dîner de gala, avec toasts officiels dans les termes dont les chefs d'Etat ont coutume de se servir entré eux : on y célèbre « les rapports excellents entre l 'Autriche-Hongrie et la Bulgarie ». Le prince, vassal du sultan, est traité en souverain par François-Joseph P^, alors que, quelques jours auparavant, l'agent diplomatique bulgare à Constantinople, M. Guéchof, n'a pas été invité,
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à dessein, au premier dîner offert par le ministre des Affaires étrangères de Turquie aux chefs de mission accrédites à Constantinople. M. Guéchof avait aussitôt quitté son poste avec l'approbation de M. Paprikof, ministre des Affaires étrangères de Bulgarie ('). Le contraste sautait aux yeux.
Pendant le séjour même du couple princier bulgare à Budapest, un incident éclatait entre la Bulgarie et la Turquie. A la suite d'une grève des employés de la Compagnie
(^) Débats du 21 septembre :
D'après le gouvernement turc, l'agent diplomatique bulgare ne représente pas un gouvernement étranger,mais une principauté vassale^ et doit figurer dans les cérémonies officielles au même titre que les hauts dignitaires ottomans. Suivant le Cabinet de Sofia, la Bulgarie, principauté autonome aux termes du traité de Berlin, ne saurait être assimilée à une province privilégiée ; depuis sa création, elle fait fonction d'Etat, conclut des conventions et des traités de commerce, même avec la Turquie, est admise dans les congrès internationaux à son rang alphabétique. On pourrait, de chaque côté, discuter indéfiniment au point de vue juridique. Nous ne croyons pas que ce soit à celui-là qu'il faille se placer. La Bulgarie et la Turquie se trouvent vis-à-vis l'une de l'autre dans une situation tout à fait spéciale, qui exige de part et d'autre plus de tact que d'habileté dans la controverse. En fait, par la force des choses,, avec le temps, le lien de vassalité nominale qui relie les deux pays s'est tellement relâché qu'il est devenu à peine perceptible. Le nouveau gouvernement turc a-t-il voulu saisir l'occasion de remettre les choses en place ? Ce serait une grave décision. La question d'étiquette elle-même n'est pas insoluble. Jusqu'ici, l'agent diplomatique bulgare avait été invité à Yildiz-Kiosk avec les membres du corps diplomatique et les ministres ottomans. Dans les autres pays, il figure, dans le corps diplomatique, à la suite des chargf's d'affaires. Si l'on n'a pas l'intention de faire sortir de l'incident des complications d'un autre ordre, il n est pas impossible de trouver un modus vivendi acceptable pour les deux parties.
L'incident a d'autant plus surpris le public qu'au même moment, du côté bulgare et du côté turc, de grandes manifestations de sympathie se préparaient. Déjà des notables d'Andrinople, et, parmi eux, de hauts fonctionnaires civils et militaires, s'étaient rendus à Sofia, où leur voyage avait donné lieu à des scènes de fraternisation enthousiastes. La capitale bulgare s'était pavoisée pour recevoir ses hôtes ; un grand banquet leur avait été olîert. Après-demain encore, un train de plaisir doit amener à Salonique une multitude de Bulgares appartenant à toutes les classes de la société ; les fonctionnaires désireux de participer à ce voyage ont obtenu des congés supplémentaires. Est-ce bien le moment de réveiller d'anciennes querelles, de remettre à l'ordre du jour des problèmes irritants ?
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des chemins de fer orientaux, le gouvernement bulgare avait fait occuper et exploiter par des soldats du corps des pionniers le tronçon de ligne de cette Compagnie passant sur son territoire. La grève terminée, il refusait de remettre la ligne entre les mains de l'ancien personnel avant d'avoir fait accepter par la Compagnie un certain nombre de conditions. Celle-ci protestait aussitôt, ainsi que la Turquie, et ces protestations étaient immédiatement appuyées par les représentants de l'Allemagne et de l 'Autriche-Hongrie à Sofia (^).
(^) Débats du 25 septembre :
Le tronçon de ligne en question traverse la Roumélie orientale. Il s*étend sur une longueur de trois cent dix kilomètres environ de Mustapha-Pacha, près de la frontière turque, à Bellovo, près de la frontière de la Bulgarie proprement dite, et de Tirnovo à Yamboli, sur la ligne Tirnovo-Yamboli-Bourgas. La propriété en appartient à la Turquie qui l'a donnée en concession, avec d'autres lignes, jusqu'en 1958, à la Compagnie des chemins de fer orientaux. En vertu d'accords successifs conclus en 1872, en 1885 et en 1894, la Compagnie perçoit tout d'abord 7.000 francs par kilomètre pour couvrir ses frais d'exploitation et les intérêts du capital engagé, plus 55 0/0 du reste des recettes. Le surplus, 45 0/0, est versé à la Turquie, sous la réserve que les recettes kilométriques annuelles atteignent i .500 francs.
Voici la thèse du gouvernement bulgare. Il est inadmissible que l'exploitation de chemins de fer situés sur le territoire de la principauté dé-^ pende d'un personnel qui se met en grève sur un ordre venu de Constantinople. C'est d'autant plus choquant dans le cas actuel que les trains militaires turcs circulaient librement pendant la grève. La Bulgarie n'a pas du tout l'intention de porter atteinte aux droits de propriété de la Compagnie. Elle les reconnaît et les sauvegardera. Mais, ayant de restituer la ligne à la Compagnie, elle tient à régler avec celle-ci une série de questions qui touchent aux intérêts de l'Etat et à la sécurité nationale. En particulier, elle veut établir son contrôle sur cette ligne et obtenir le versement à son profit de 55 0/0 des recettes dépassant 10.000 francs par kilomètre. Cette dernière prétention correspond, en substance, aux conditions convenues entre la Compagnie des chemins de fer orientaux et l'Etat bulgare pour l'exploitation d'autres lignes appartenantà ce dernier.
C'est contre ces exigences que protestent la Turquie, en qualité de propriétaire de la ligne, l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne comme principales intéressées. En effet, la Compagnie a son siège à Vienne, et un grand nombre de ses actions est entre les mains d'Allemands. Des notes ont été échangées entre Sofia et Constantinople. D'après les dernières nouvelles, le Cabinet bulgare a répondu qu'il réglerait directement le différend avec la Compagnie. On lui prête l'intention de procéder au rachat de la ligne en litige. Des négociations avaient déjà été engagée
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La décision des ministres bulgares sembla si risquée qu'on supposa qu'elle n'avait pas été prise spontanément. On y vit un moyen de discréditer le nouveau régime en Turquie, ou tout au moins de l'embarrasser. Le calcul aurait été le suivant : si les Jeunes-Turcs s'inclinaient devant les violences bulgares, ils devaient sombrer dans l'estime publique ; s'ils résistaient, au contraire, s'il survenait un conflit armé, la guerre, heureuse ou malheureuse, devait avoir pour effet inévitable de reléguer au second plan tous les projets constitutionnels et de rendre au pouvoir central, c'est-à-dire à Abdul-Hamid et à ses anciens instruments, toute son autorité ; en toute hypothèse, le régime autocratique serait donc restauré ; les anciens bénéficiaires de l'arbitraire rentreraient dans leurs fiefs. Sur les entrefaites, le gouvernement russe adressa aux puissances signataires du traité de Berlin un mémorandum proposant de soumettre la question des chemins de «fer orientaux à un échange de vues entre elles.
Ainsi, à la suite de l'incident de Casablanca et de la démarche allemande à propos de la « prompte » reconnaissance de Moulaï-Hafid, d'une part, et de l'incident turcobulgare, d'autre part, la question marocaine et la question d'Orient se trouvaient posées en même temps. C'est préci-
à ce sujet, paraît-il, il y a plusieurs années, mais avaient échoué au dernier moment. Si elles étaient rouvertes aujourd'hui et si elles aboutissaient, ce serait sans doute la plus heureuse solution du conflit.
En attendant, la Bulgarie doit se rendre compte qu'elle s'est mise dans son tort en profitant d'une circonstance occasionnelle pour effectuer une véritable main-mise sur une ligne de chemins de fer dont elle n'est ni propriétaire, ni concessionnaire. Peut-être a-t-elle voulu riposter ainsi à l'incident Guéchof. Mais elle a choisi pour cela un mauvais terrain. L'exclusion de son agent à Constantinople du dîner offert au corps diplomatique par Tewfik Pacha lui avait valu certaines sympathies et certains concours. Elle risque de les perdre en prenant vis-à-vis de la Turquie une attitude au moins incorrecte. Des mesures comme celles qu'elle vient d'arrêter mettent en jeu des questions qu'elle ne peut pas prétendre régler à elle seule.
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sèment ce que voulaient les puissances désireuses de modifier le statut européen ou de disloquer les systèmes d'alliance. Jusqu'à la fin de la crise, les deux questions restèrent enchevêtrées sans être officiellement liées. En 1908, le Cabinet de Berlin prétendit qu'il n'avait ni approuvé, ni connu d'avance la décision de celui de Vienne de proclamer l'annexion de la Bosnie-Herzégovine. De même, en 19 14, il a soutenu qu'il n'avait pas connu, avant sa remise à Belgrade, l'ultimatum du 23 juillet de l'Autriche-Hongrie à la Serbie. Ces deux dénégations se valent. Dans l'un et l'autre cas, les deux Cabinets alliés s'étaient préalablement concertés. Ils s'étaient réparti les rôles. De 1908 à 19 14, la mise en scène change suivant les circonstances. Mais le drame est toujours minutieusement monté par les acteurs germaniques. Au moment où le rideau se lève sur le décor bosniaque, le public, toujours facile à séduire, s'imagine qu'il s'agit d'un court impromptu. La pièce dure encore. La longue série d'articles qui suivent en montre les développements.
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