FRANCE ET TURQUIE
ARRIVEE A PARIS DE NAOUM PACHA, NOUVEL AMBASSADEUR DE TURQUIE EN FRANCE
8 septembre 1908 (^).
LA Turquie rénovée, en envoyant Naoum Pacha la représenter en France, ne pouvait choisir un personnage mieux quaUfié pour étabHr et entretenir entre les deux pays les rapports de confiance, de cordialité, de profonde sympathie qui semblent une conséquence naturelle de la révolution pacifique de Constantinople. Dès son arrivée à Paris, hier matin, le nouvel ambassadeur ottoman a pu se convaincre qu'il pouvait compter, dans son poste actuel, sur le respect du peuple chez lequel il est aujourd'hui appelé à vivre, en même temps que sur le dévouement de ses compatriotes. Il a rencontré, pour lui souhaiter une chaleureuse bienvenue, outre les fonctionnaires de l'ambassade et ses amis personnels, les délégués du gouvernement français et de nombreuses notabilités de la colonie ottomane à Paris. Au nom de cette dernière, M. Stamboulian a salué Naoum Pacha comme a le premier ambassadeur que la patrie, enfin libre, envoie dans un pays libre ». Il a ex-
(0 Pour l'intelligence du texte, la date portée en tête de chaque article est celle du jour où le numéro du Journal des Débats contenant cet article a paru, et non celle du numéro lui-même qui, dans les journaux paraissant à Paris l'après-midi , est toujours la date du lendemam.
primé en même temps le vœu que les relations commerciales, industrielles et financières, existant depuis des siècles entre la France et la Turquie, prennent désormais un grand essor. Ce vœu est aussi celui de tous les Français.
Par son caractère personnel, par les hautes fonctions qu'il a déjà remplies, par la confiance que lui a déjà témoignée l'Europe en lui confiant autrefois le gouvernement du Liban, Naoum Pacha était désigné pour occuper à l'étranger un poste de confiance de son gouvernement. Nous sommes particulièrement heureux que ce soit à Paris qu'il ait été envoyé, et nous voyons dans ce choix un témoignage des sentiments amicaux de Kiamil Pacha (') à l'égard de la France. C'est d'un excellent augure pour l'avenir. La révolution turque, qui était résolument pacifique dans l'intention de ses auteurs, n'est tombée, jusqu'ici, dans aucun des excès qui accompagnent presque inévitablement les grands mouvements populaires. Elle est devenue, presque tout de suite, un gouvernement régulier. Ce qu'on peut encore trouver d'anormal dans le fonctionnement du nouveau régime est, certes, le minimum de ce qu'on pouvait craindre. C'est un sujet d'étonnement pour la plupart des contemporains ; ce sera un sujet d'admiration pour les historiens si les faits ne viennent pas démentir les promesses des débuts. Témoins de ces grands événements, nous en suivons le développement avec le sentiment qu'ils en contiennent en germe d'autres plus graves encore, bienfaisants ou redoutables, suivant les personnes chargées de labourer et de féconder la terre ottomane. Si le pouvoir reste entre les mains d'hommes tels que Naoum Pacha et ses amis, il y a tout lieu de croire que les bonnes semences seules lèveront.
(') Grand-vizir de Turquie.
FRANCEET TURQUIE II
En ce qui concerne les rapports particuliers de la France et de la Turquie, cet espoir est fondé sur des raisons spéciales. Il se trouve à Paris, plus peut-être que dans aucune autre capitale d'Europe, un très grand nombre d'amis du nouvel ordre de choses en Turquie qui emploieront certainement tous leurs efforts à cimenter entre les deux gouvernements et entre les deux peuples une solide amitié. En Turquie même, autant que nous en puissions juger d'après des informations de sources diverses, c'est à la France et à l'Angleterre que vont les préférences des hommes du nouveau régime. Il semble bien que l'opinion publique ottomane, traitée hier de chimère, est une réalité vivante et qu'elle nous est favorable, c'est-à-dire disposée à sympathiser avec la nôtre pour peu que nous ne nous dérobions pas à ses avances. Nous n'avons nullement cette intention, bien au contraire. Les relations séculaires auxquelles M. Stamboulian a fait allusion hier constituent une des plus anciennes traditions de notre politique extérieure. Le Cabinet de Paris s'attachera certainement à les raffermir, à les étendre, à leur faire produire tous les résultats qu'on est en droit d'en attendre. En cela, il sera soutenu par le pays tout entier.
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INTERVIEW DU PRINCE DE BULOW, CHANCELIER DE l'eMPIRE ALLEMAND, AVEC M. SYDNEY WHITMAN, CORRESPONDANT DU « STANDARD )).
15 septembre 1908.
LE prince de Bûlow^ vient d'avoir, avec un des collaborateurs du Standard^ une conversation d'un haut intérêt. Il a passé en revue, avec le rédacteur du grand journal anglais, les principales questions posées actuellement devant l'Europe, effleurant les unes, approfondissant les autres. On trouvera plus loin l'analyse de cet entretien. Nous en détacherons ici ce qui concerne plus particulièrement la France et la politique générale.
Le chancelier de l'empire allemand a commencé par dire qu'un des plus grands dangers de notre époque consistait dans l'importance exagérée que les lecteurs des journaux attachent à des déclarations spontanées de personnalités en vue. Nous sommes en droit d'en conclure qu'il n'a pas voulu encourir la réprobation qu'il infligeait lui-même aux personnes dont l'intempérance de langage est si pernicieuse, et qu'une personnalité aussi en vue que la sienne n'a pas fait, dans la circonstance, de simples déclarations spontanées. Ces déclarations ont, en substance, pour but de démontrer que l'Allemagne est une puissance essen-
tiellement pacifique, qu'en maintenant ou en accroissant ses forces de terre et de mer, elle cherche uniquement à sauvegarder son intégrité, et que le « péril allemand » signalé tout récemment dans une revue anglaise n'existe que dans l'imagination de gens à tempérament nerveux, comme le tempérament français, quoique les Français, a-t-il ajouté, soient devenus beaucoup plus sensés et moins sujets à explosions depuis 1870. Cette dernière constatation est exacte. C'est précisément parce que nous sommes instruits par l'expérience que nous surveillons d'un peu plus près que jadis les diverses manifestations de l'opinion allemande.
Le prince de Biilow a dit encore à M. -Sydney Whitman qu'il y a quelques années le public français a prêté a l'Allemagne des intentions belliqueuses, reconnues depuis sans fondement, tandis que, plus récemment, une impression tout à fait opposée, et tout aussi erronée, paraît avoir régné dans d'autres milieux, à savoir que les Allemands sont ce que les Français appellent des pacifistes, des hommes voulant la paix à tout prix. Nous sommes pleinement d'accord avec le chancelier sur ce dernier point; nous n'avons cessé de nous efforcer de dissiper les chimères qui habitent les cerveaux tels que celui de M. Jaurès et d'autres professionnels du pacifisme. Quant au premier point, il comporte une réserve. Nous sommes convaincus qu'il n'est pas de l'intérêt de l'Allemagne de compromettre dans une nouvelle guerre les grands résultats acquis et que la principale préoccupation de ses hommes d'Etat, d'accord avec les sentiments de presque toute la population, est beaucoup plutôt de conserver ses conquêtes que d'en tenter de nouvelles. Seulement, les moyens adoptés pour assurer cette conservation sont quelquefois de nature à donner le change au public, même exempt de névrose. D'après le Chancelier,
l'idée de rendre le gouvernement responsable des critiques des journaux allemands sur les pays étrangers, comme si la presse allemande était dirigée par Berlin, est ridicule. Cette appréciation serait juste si elle s'appliquait à la presse irresponsable de pays comme la France ; appliquée à l'Allemagne, nous croyons pouvoir avancer sans partialité qu'elle l'est sensiblement moins. Le prince de Bùlow est un disciple de Bisraarck ; en prenant la direction des affaires de l'empire, il l'a déclaré sans ambages ; il aime à le répéter. Or, nous nous rappelons Tusage que le fondateur de l'empire faisait de la presse, le parti qu'il en a su tirer, les services qu'il lui demandait et qu'elle lui rendait volontiers, la désinvolture mise à désavouer les articles qui avaient fait long feu, l'art sans scrupules avec lequel étaient remaniées les nouvelles, les dépêches, destinées à déterminer certains courants d'opinions. Ce sont pour nous des événements plus récents que l'occupation des villes hanséatiques par les troupes françaises, qui a laissé, paraît-il, un souvenir si vif au chancelier d'aujourd'hui.
Si le prince de Bûlow veut bien, de son côté, n'attacher d'importance qu'aux manifestations de la presse française susceptibles d'être prises en sérieuse considération, il devra reconnaître que celles qui ont pu provoquer son irritation s'inspiraient de la même pensée qu'il exprimait au correspondant du Standard en disant : Le seul danger pour la paix viendrait de l'opinion qu'il existe des plans pour contraindre l'Allemagne. Dans la pensée des publicistes français, le seul cas où la France envisagerait la rupture de la paix serait aussi celui où elle aurait l'opinion qu'on veut la contraindre. « L'Allemagne, a encore dit le chancelier, ne désire que la tranquillité pour développer ses propres ressources, pour s'occuper de ses propres
affaires, quoiqu'il y ait une limite qu'elle ne peut dépasser, c'est-à-dire qu'elle ne peut accepter une humiliation nationale. )) Tout le monde le comprend. Nous réclamons seulement le bénéfice de la réciprocité. Comme son formidable prédécesseur, le prince de Bûlow doit son titre à une victoire remportée sur nous ('). La sienne a été pacifique ; elle n'a pas été suivie des mêmes effets. Nous ne lui en gardons pas rancune. Mais il ne nous en voudra pas de veiller à ce qu'il n'ajoute pas à sa couronne un nouveau laurier.
(^) La chute de M. Théophile Delcassé avant l'ouverture de la Conférence d'Algésiras.
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REMISE d'une lettre AUTOGRAPHE DE FRANÇOIS-JOSEPH I^r A M. ARMAND FALLIÈRES :