‹ L'Europe au jour le jour (volume 3)Chapitre 5 sur 134 · LA QUESTION DE BOSNIE-HERZEGOVINE · texte numérisé non relu

LA QUESTION DE BOSNIE-HERZEGOVINE

4 octobre 1908.

ON ne peut plusse le dissimuler, la question d'Orient se pose de nouveau devant l'Europe. Malgré tous les efforts tentés de divers côtés pour empêcher le différend turcobulgare de dégénérer en conflit, la situation est actuellement telle que deux grandes puissances, à quelques jours d'intervalle, ont pris l'initiative de propositions d'une portée considérable. Hier, c'était le gouvernement russe qui adressait aux Etats signataires du traité de Berlin une note circulaire les conviant à un échange de vues entre Cabinets sur le règlement pacifique de la question des chemins de fer orientaux. Aujourd'hui, c'est l'empereur François-Joseph qui, sous une forme solennelle, saisit l'Europe de la question d'Orient elle-même.

Le comte de Khevenhueller-Metsch, ambassadeur d'Autriche-Hongrie à Paris, interrompant son congé, est arrivé ici hier matin, et a eu presque aussitôt un long entretien

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avec M. Pichon {'). Dans l'après-midi, il a remis à M. Fallières ('), revenu de Rambouillet pour la circonstance, une lettre autographe de son souverain. On ne connaît naturellement pas la teneur de ce document. Mais le fait que le vieux monarque, qui préside depuis soixante ans aux destinées de la monarchie voisine des pays balkaniques, a cru devoir s'adresser directement au président de la République, porte en soi une signification suffisante. Des lettres analogues seront certainement remises très prochainement aux autres souverains. Peut-être, celle qui était destinée à Al. Fallières devait-elle, dans l'idée de son auteur, lui être communiquée seulement quelques jours plus tard. On est en droit de supposer qu'après son entretien avec M. Pichon, le comte de Khevenhueller a pensé que tout retard serait préjudiciable. Ce serait une autre preuve que la crise est arrivée à l'état aigu.

Au moment où de nouveaux nuages s'amoncellent en Orient, on comprend très bien que l'empereur François- Joseph se préoccupe de ne pas voir les dernières années de son long règne ensanglantées par une nouvelle guerre. Depuis son avènement, le 2 décembre 1848, il a assisté à tant de convulsions, il a subi tant d'épreuves, il a mis tant de patience et d'énergie à établir la monarchie dualiste sur de fortes assises dans une Europe nouvelle, qu'il doit sincèrement souhaiter de ne pas voir remis en jeu un -équilibre péniblement obtenu. C'est pourquoi nous avons toujours cru qu'il était disposé à user de sa grande influence dans le sens de la modération et que, de son vivant, il s'attacherait avec persévérance à prévenir tout conflit. Le rôle que ses représentants ont joué à Algésiras nous a con-

(^) Ministre des Affaires étrangères de France. (2) Président de la République française.

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firmes dans cette opinion. Quoique sa parole, engagée visà-vis de Guillaume II, l'obligeât à paraître en « brillant second » dans l'affaire marocaine, il est sûr qu'il s'est acquitté de cette fonction délicate avec le désir de réconcilier les adversaires, et non de les amener sur le terrain.

Dans l'affaire orientale, l 'Autriche-Hongrie n'est plus témoin, mais partie. De tout temps elle s'est trouvée en contact direct avec les possesseurs des régions balkaniques. Elle en a, autrefois, beaucoup souffert. Aujourd'hui, elle est prémunie de ce côté contre le retour de la mauvaise fortune. Elle a de bonnes frontières, elle détient en Bosnie- Herzégovine un gage précieux. Que gagnerait-elle à changer le statu quo ? Que gagnerait-elle à une annexion de territoire, qui ne lui procurerait aucun nouvel avantage effectif, tout en l'exposant à des rancunes, sinon à des dangers immédiats. Il ne manque certes pas, à Vienne et à Pest, de personnes susceptibles de céder à une tentation et désireuses de saisir une prétendue occasion pour incorporer officiellement au territoire national deux provinces possédées en fait depuis trente ans. Mais, même dans les milieux les plus patriotes, on se rend compte depuis longtemps des embarras multiples qu'entraînerait l'annexion. On s.e demande laquelle des deux parties de la monarchie serait agrandie des pays annexés. Les Magyars ne tiennent nullement à voir ce qu'ils appellent les nationalités grossies d'un nouvel appoint. Ils s'occupent précisément, en ce moment, de combiner un système de suffrage universel qui ne mette pas en péril leur hégémonie en Transleithanie. Il serait bien difficile de constituer avec les nouveaux territoires une (( plus grande » Croatie. A Pest, on éprouve déjà bien des difficultés à contenir l'esprit indépendant des Croates. Enfin la Bosnie et l'Herzégovine sont bien loin de Vienne, bien difierentes aussi des autres provinces, pour être ratta-

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chées à la Cisleithanie. Depuis le traité de Berlin, elles sont administrées par le ministre des finances commun. Le baron de Kallay, qui les a gouvernées pendant plus de vingt ans, s'est acquitté de sa charge à l'entière satisfaction de son gouvernement. Il peut en être de même sous la direction de son successeur.

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